Ap 10 : « Excessivement peu efficient »

Avertissement spécial : mention de génocide

Amon se rapprocha d’un pas langoureux, puis s’arrêta, et nous toisa tous deux. Ses yeux jaunes étincelants étaient plissés par un amusement incompréhensible.

« J’interromps quelque chose, peut-être ? » demanda-t-il subitement, en basculant sa tête brumeuse de côté.

Quatre demeura impassible, les ailes rabattues dans le dos, et les bras ballants. Il ne semblait pas inquiet, contrairement à moi. J’étais déjà en train de détruire ma manucure à coup de dents. Le pouce en premier.

Amon était sorti des limbes où l’avait envoyé Sasha. J’aurais préféré qu’il soit mort. Au service de Belzebuth, il m’avait rendu la vie impossible en m’expédiant des démons pour me tuer. Sans succès, heureusement, mais l’un d’eux s’en était pris à mes amies, et un autre avait été un peu trop proche de gober Quil. Jamais je ne pourrais lui pardonner de m’avoir fait passer pour une folle auprès de mon ex-potentiel mec. 

« À moins que j’arrive trop tard, et que tu l’aies déjà étrennée ?

— Tu es répugnant, lâcha Quatre de sa voix morne.

— Je ne faisais que me renseigner, pas la peine de jouer les vierges effarouchées », dit-il en haussant les épaules.

Je sentis mon front se plisser et mon ongle se courber sous mes dents. Je n’aimais pas la tournure que prenait cette conversation.

« Ça m’étonne de toi que tu t’intéresses à des choses aussi triviales, répliqua Quatre.

Peuh ! Il n’y a vraiment que toi pour penser que le sexe est trivial. S’il l’était, à quoi bon tout ce cirque pour aller chez les mortels ? Et puis tu sauras que tout ce qui concerne ma future BFF[1] m’intéresse au plus haut point.

— Te voilà aussi ridicule que déplaisant », continua Quatre sur le même ton dépité, tout en se déplaçant pour me cacher.

Le sourire du dieu s’étira de plus belle. Je me rapprochai de Quatre, au plus près des barreaux. Revoir sa tête immonde mettait mes nerfs à rude épreuve.

Cependant, les hurlements lointains qui montaient de mes menottes me rappelèrent que j’étais sans défense face à lui cette fois. Grâce aux spectres, j’avais remporté le combat contre lui dans mon jardin. Grâce à Sasha, il avait été renvoyé dans les Enfers, avec un détour express par les limbes. Cette fois, seule et sans pouvoir, il n’y avait que Quatre pour m’en protéger, et il en avait parfaitement conscience. J’étais sûre que c’était ça qui le faisait sourire.

« Je suis ridicule ? Que dire de toi qui joues les nounous ?

— Non-sens. C’est à moi que le Commandant a confié la garde de cette femme.

— Et tu dépasses allégrement tes attributions, encore une fois. Est-ce que notre bon Roi aurait d’autres projets pour elle ?

— Tu commences à m’ennuyer. »

Amon se rapprocha dangereusement. Il posa une main sur le barreau au-dessus de Quatre, et le toisa de son air supérieur. Je regardais la scène sans comprendre. Pourquoi voudrait-il énerver Quatre alors qu’il lui était inférieur en combat ? Ce n’était pas ça qui allait lui dégager le chemin jusqu’à moi, au contraire. À moins que…

Contre le métal, je fus surprise de voir sa main brumeuse se matérialiser. Il avait la peau mate légèrement olive typique des méditerranéens, les ongles peints en noir, et des bagues en or à chaque doigt.

Amon plongea sur le torse osseux de Quatre, et respira chaque parcelle de sa peau jusqu’à sa nuque, à la manière de Nola sur Quil. Je réprimai un haut-le-cœur.

À moins qu’il soit simplement tordu comme m’avait prévenue Azazel. « Amon est le plus ravagé du cerveau, et vu le niveau des autres, c’est un exploit qui fait froid dans le dos », m’avait-il dit un jour. Impossible de lui donner tort alors qu’il était en train de faire du gringue à la brindille ailée mono-expressive. 

Ce n’était pas la première fois qu’il sortait son petit numéro lubrique en décalage avec la situation, comme lorsqu’il nous avait attaqués sur la route, dans le corps sexualisé de ma directrice. À ce moment, son attitude vulgaire et ses vêtements caricaturaux de début de film porno m’avaient pétrifiée de stupeur.

Là, je me demandai si Quatre allait réagir pour une fois, et surtout : de quelle façon. Mais Quatre ne bronchait pas. Pourtant, je sentais qu’il peinait à maîtriser son flegme.

« Attends, j’ai mieux : qu’est-elle pour toi ? continua Amon.

— … casse-toi.

— Piqué au vif, mmh ? Allez, dis-moi, susurra-t-il en glissant son regard vers moi, pourquoi est-elle si importante ?

— Ne me fais pas répéter.

— Voyons, ce n’est qu’un portier récalcitrant, n’est-ce pas ? Tu ne veux pas me répondre ? Comme tu voudras. Je suis doué en devinettes…

— As-tu l’intention de nous imposer ta présence encore longtemps ? s’impatienta Quatre.

— Point du tout ! À la base, je passais juste prendre la température. Glaciale avec toi, comme toujours. Mais je compte bien la faire grimper. Elle », précisa-t-il brusquement.

Je me raidis. Quatre aussi.

« Tu ne pourras pas la surveiller sans arrêt. Il y aura bien un moment où tu ne seras pas dans les parages. Et à ce moment-là… », murmura-t-il en se mordant la lèvre.

Amon posa l’autre main sur les barreaux pour encercler Quatre, puis la glissa vers le bas, se rapprochant de lui. Sa main se matérialisa à son tour, et son corps grandit jusqu’à dépasser Quatre d’une tête. Puis il prit forme humaine. Une peau brune, huilée et dorée, recouvrait ce corps d’athlète aux pectoraux surdimensionnés.

Recouvert de tatouages noirs et or, Amon portait un pagne blanc brodé d’or et de turquoise autour des hanches. Sur son cou était posée une rangée de colliers et de chaînes à faire pâlir un mafieux sicilien.

Enfin, sa tête se matérialisa. Il était beau. Il était incroyablement beau. Des cheveux noir de jais, bouclés, des yeux sombres teintés de jaune, un anneau en or à son nez, et un sourire à tomber, si ses dents n’avaient pas des allures de monstre d’Halloween. En revanche, sa tête paraissait minuscule en haut de ce tas de muscles gonflés à l’égo.

La fourrure des bras de Quatre sembla se hérisser, et se colorer de vert dans une faible lueur menaçante. Sa méfiance envers le dieu égyptien grandissait chaque minute. Puis je vis le duvet clair, sur le long de sa nuque, se dresser.

Quatre n’était pas insensible. Il arrivait simplement à rester hermétique aux délires des autres. Normalement. 

Amon se pencha en ouvrant la bouche comme s’il allait lui rouler une pelle. Je réprimai un haut-le-cœur. J’hésitai à dire quelque chose, à l’envoyer chier. Non. Quatre pouvait se débrouiller. Il avait deux rangs supérieurs. Il n’avait pas besoin d’aide, de qui que ce soit.

Cependant, lorsque je vis la main d’Amon s’abaisser un peu plus et que je compris qu’il essayait d’atteindre la serrure de la cage, un réflexe incongru m’emporta. J’attrapai sa main et la tirai d’un coup sec vers moi. Son front s’abattit contre les barres de métal avec un bruit sourd. Sourd comme sa boite crânienne vide de dieu débile.

Quatre se retourna. Ses paupières légèrement relevées trahissaient sa surprise.

Amon recula en se massant le front, eut une minute de battement durant laquelle il dut remettre ses idées en place, puis se jeta contre les barreaux pour m’attraper. Je bondis en arrière, le majeur relevé. Comme les déterrés avant lui, il tendit le bras pour m’atteindre. Mais je savais exactement où me mettre pour être intouchable.

« Bah alors ? me moquai-je. Tu m’as pris pour le dernier Pringles[2] ? »  

Il ne comprit pas, bien entendu. Mon rire moqueur tourna court lorsque son bras s’allongea brusquement. Quand sa main fut à une miette de m’atteindre, Quatre intervint et le saisit à la gorge. Amon lâcha un « glurp » avant d’être réduit au silence. Son visage vira au rouge, puis au violet.

Un visiteur interrompit leur altercation. Il sifflait un air de musique classique avec la légèreté d’un gazouillis d’oisillon. Les mains dans les poches de son pantacourt blanc en ton sur ton avec son plumage, il bascula sa tête ronde à l’horizontale en clignant des paupières.

« Que se passe-t-il par ici ?

— Stolas ! toussa Amon. Eh bien, je… J’étais venu faire connaissance avec notre future cerbère, mais Quatre se montre un peu… comment dire ? Possessif. »

Stolas n’accorda pas le moindre regard à Quatre. Il se contenta de me sourire avant de lui répondre :

« Je crains que tu ne prêtes au serviteur de notre cher Commandant des intentions qui dépassent son entendement. Au fait Amon, j’ai croisé Âmmouth et Anubis en chemin.

— P… pourquoi sont-ils ici ? bégaya-t-il en se grattant la nuque.

— Ils ont été rappelés d’urgence. Tu m’as l’air d’avoir oublié que nous sommes confinés, et que c’est un état qui demande à être modifié dans les plus brefs délais. En tout cas, ils te cherchaient, et ils ne semblaient pas animés des meilleures intentions. Que leur as-tu fait ce coup-ci ? »

Amon leva les mains en signe d’innocence et disparut derrière un écran de fumée.

« Quel petit morveux celui-là. Enfin ! Si tu veux bien me laisser passer, dit-il froidement en s’adressant à Quatre, je souhaiterais emmener cette jeune fille en balade.

Balade ? pensai-je à voix haute.

— Mademoiselle Evans, n’avez-vous pas entendu les demandes du Roi ? Il me semble pourtant vous avoir vue consciente à ce moment-là. Nous devons vous réserver le meilleur accueil possible. Je sais que Belzebuth est en charge de cela, mais il ne m’en voudra pas de faire une petite entorse à son projet d’intégration ma foi… »

Sa tête décrit un carré en suivant les contours de ma cage.

« … excessivement peu efficient, disons. »

Il passa devant Quatre qui se poussa sans me quitter des yeux, et d’un geste de la main, m’invita à le suivre. Je sortis de la cage avec prudence. Quel numéro portait Stolas déjà ? Ah, oui : dix. Pourtant, il avait réussi à faire partir Amon sans lever le petit doigt. 

« Où allons-nous ? demandai-je.

— À mon niveau. Je souhaite vous montrer ce que les Enfers ont de mieux à offrir, et j’ai une jeune fille qui se meurt d’impatience à l’idée de vous revoir », sourit-il.

C’est le cœur battant que je le suivis dans la tour céleste. Il appuya sur le bouton du deuxième niveau en souriant. Mon pied battait le plancher. Il n’y avait qu’un étage, pourtant la descente sembla durer une éternité.

« Les Enfers ne se limitent pas aux châtiments et tourments éternels, commença Stolas. Belzebuth n’a aucun savoir-vivre. Permettez-moi de vous montrer une autre facette des Enfers. Une facette qui risque bien de ne pas vous laisser de marbre.

— Ce ne sera pas la première fois. Je suis allée à Babylone.

Oh, vraiment ? s’étonna-t-il. Et qu’avez-vous pensé de nos vulgaires bas-fonds ? Crasseux à souhait et embourbés dans le vice, je suppose. Rien ne change, ici. Qui vous y a mené ?

— Paimon. J’ai trouvé les gens très gentils.

— Paimon est en effet une personne de qualité. La seule qui…

— Je les apprécie tous beaucoup », le coupai-je avec un sourire lourd de sous-entendus.

Stolas fut un peu déconcerté par ma brusque prise de partie. J’eus peur qu’il s’énerve, mais de la même manière qu’Astaroth, il avait un je-ne-sais-quoi de profondément respectueux et britannique. Il s’inclina légèrement, comme pour exprimer qu’il avait compris que je n’accepterais plus de critiques sur Babylone ou ses habitants.

« Pourquoi l’appeler comme ça ? Les bas-fonds, je veux dire. »

Il me regarda, sembla réfléchir, puis sourit. L’ascenseur eut un bref soubresaut, et les portes s’ouvrirent sur un long chemin d’épais sable rose.

Il était clôturé par des arbres courbés et des haies touffues à la manière d’un jardin anglais. Des fleurs roses poussaient en touffes à leurs pieds, encadrant de hauts iris et des lys blancs. Un soleil bas flottait à mi-hauteur, baignant le chemin d’une lumière diffuse.

Au loin, une arche de glycine mauve surmontait une barrière magique miroitante. Elle ressemblait à celle que Roberta avait placée autour de ma maison.

« Connaissez-vous l’histoire de la Chute ? me demanda-t-il.

— Pas vraiment, non. On m’a surtout parlé de la Grande Guerre. 

— Je vois. Je vais tâcher d’être bref, mais pour comprendre notre système, et pourquoi Babylone porte ce nom, je me dois de commencer par le début. »

Il s’éclaircit la voix.

« La Chute est à l’origine de la Grande Guerre. Samaël a défié le Créateur, Elohim, et est parti s’enfermer dans les Enfers pour échapper à son courroux. Lucifer a voulu plaider la cause de Samaël et, au fil du temps, il a rassemblé un petit groupe d’anges qui pensaient comme lui qu’Elohim avait eu tort de blâmer Samaël. Tous les membres du Conseil, précisa-t-il. Elohim a été profondément vexé de voir son préféré lui tourner ainsi le dos. Sans délai, il a ordonné le bannissement de Lucifer. Il a envoyé contre lui et son groupe une armée d’anges, notre dévoué Michael à sa tête. »

Ce nom me fit réagir. Sërb m’avait mise en garde contre Michael.

« Avec ses rêves de grandeur et sa jalousie sans limites, Michael n’a pas tardé à outrepasser les ordres, et à châtier quiconque se mettait en travers de son chemin. Il n’avait plus que cette idée en tête : tuer le porteur de lumière, le préféré avant lui, l’ange originel. La rage avait pris possession de son cœur. Il a armé les anges de glaives et de lances, et les a envoyés massacrer leurs frères. »

Je relevai la tête. Stolas racontait cette histoire sans sourciller, comme si elle n’était plus qu’un lointain souvenir. Pourtant, il l’avait vécu. Il avait été là. Ses frères avaient voulu le tuer.

« En voyant les choses ainsi dégénérer, continua-t-il, d’autres anges ont tourné le dos à Elohim. Ils ont rejoint les rangs d’Azazel, qui leur a fourni des armes pour riposter. Pour envenimer encore plus la situation, un des nôtres a ébruité la véritable raison du départ de Samaël, et l’a distillé au milieu des troupes fratricides. Certains ont refusé d’écouter, se bornant à obéir aveuglément aux ordres, mais d’autres ont pris la peine de vérifier ces dires. C’est ainsi qu’au total, un tiers des anges se sont retournés contre le Créateur. 133.306.668 pour être précis. Mais nous n’étions pas assez. Michael et ses troupes nous ont submergé. Nous avons perdu la guerre. Nous avons été bannis de Sion, castrés et enchaînés dans les Enfers pour avoir soutenu Samaël et sa cause. »

Cette fois, il détourna la tête. Il continuait de marcher en direction de l’arche, et moi, de l’écouter avec attention.

« Le sentiment de fraternité qui nous unifiait autrefois a disparu. Le schisme des anges n’a pas cessé après la chute. Il s’est propagé telle une maladie. Les déchus se sont scindés en deux groupes : ceux qui encensaient Lucifer pour s’être dressé contre l’injustice d’Elohim, et ceux qui l’ont injurié de sombre connard qui aurait mieux fait de se mêler de son cul. Je paraphrase, mais vous avez saisi l’idée. Ce sont ceux-là qui ont permis à Belzebuth de prendre le commandement. Ceux-là, également, qui ont été envoyés croupir dans les sous-sols des Enfers par Belzebuth lui-même. Il ne voulait pas que l’Érèbe et les autres niveaux soient envahis par la populace qu’il méprisait, par ces traîtres capables de vous tourner le dos à la moindre divergence d’opinions. Qu’il ait raison ou non de se méfier d’eux… il s’est montré indélicat. »

Indélicat ? Mes yeux sortaient d’eux-mêmes de leurs orbites. Indélicat, c’était un peu léger pour cette ordure qui avait sciemment enfermé Asmodeus et les autres à l’écart.

« Ainsi, les premiers révoltés, les membres du Conseil, ont eu droit à de somptueux appartements dans la tour de l’Hadès. Les suiveurs et les traîtres, eux, ont été relégués dans l’ancienne Babylone, la cité lumière, la grande prostituée, qui a vu une civilisation entière se faire consumer par l’orgueil et le vice. Venue de votre monde, elle a plongé avec leurs habitants dans les ténèbres. Voilà pourquoi on l’appelle les bas-fonds. Des questions ? »

Mon cerveau bouillonnait à la suite de cet interminable monologue.

« Des millions, mais une, plus que les autres : sur quoi Samaël a défié le Créateur ?

— Je me doutais qu’il s’agirait de celle-ci. L’amour, ma chère. L’amour. Son plus beau cadeau pour votre peuple, et notre interdit le plus condamnable. »

Je m’arrêtai. Stolas se retourna.

« Elohim a créé les anges pour veiller sur les humains, pour les aimer, mais pas comme un homme peut aimer une femme. Sauf que c’est ce qui est arrivé. Samaël le premier, Samyaza le dernier. D’autres en cours de route, dit-il en m’invitant à continuer d’avancer. Peut-être que le nom de Nephilim vous parle ? Non ? Ils sont les enfants des anges et des femmes humaines.

— Et… où sont-ils maintenant ?

— Décimés par le déluge, enfermés dans le tartare. Morts, pour la plupart. Un génocide, en quelque sorte. »

Les larmes me montèrent aux yeux. Décidément… Humains ou anges, ils étaient tous pareils. Stolas vint me relever le menton et essuya ma larme fugitive d’une caresse de ses plumes.

« Mademoiselle Evans, je ne vais pas me cacher. Je souhaite ardemment la réunification de nos deux cités, et j’ai de grandes espérances en… toi.

— Moi, quoi, le portier des Enfers ?

Toi, que la porte a appelé, et qui as tenu tête à Belzebuth. Pourquoi sembles-tu surprise ? Lucifer est un de mes plus proches amis. Il m’a tout raconté de tes exploits.

— De mes échecs, corrigeai-je d’une voix lugubre.

— On apprend bien plus de ses échecs que de ses exploits. Tu n’as cessé de te relever. Tu n’as pas abandonné. Pour moi, cela suffit à me prouver ta valeur. »

Je forçai un sourire peu convaincant et nous reprîmes la route.

Devant le portail en glycine mauve, Stolas me prit au dépourvu en me demandant quelle était ma couleur préférée.

« Ma couleur ? Je… je ne sais pas. C’est important ?

— C’est la tradition. La plaine doit connaître votre couleur pour vous laisser entrer » dit-il en recommençant à me vouvoyer.

Je réfléchis une seconde, balayai de mes pensées l’arrivée inopinée d’un vert émeraude, au profit de son opposé : rouge. 

Stolas sembla ravi de ma réponse, et m’invita d’un geste poli de la main, à passer sous l’arche la première. Je franchis la barrière magique d’un bond. J’eus l’impression à travers un voilage, et une vague de fraîcheur m’envahit. De l’autre côté, la plaine des Asphodèles s’étendait à perte de vue sur un champ de fleurs. Elle était baignée par la lumière de cet éternel coucher de soleil.

Stolas me rejoignit de son pas léger. Sa veste cramoisie en queue de pie avait fait place à un costume chinois bleu et blanc. Il répondit à mon regard perplexe par un clin d’œil. Je baissai les yeux : ma redingote, mon haut et mon pantalon noirs avaient disparu.

À la place, je portais une longue robe rubis au décolleté plongeant, sous une cape de même couleur. Les manches descendaient élégamment sous mes menottes, et sur les épaules pendaient de délicates pièces de métal en écailles dorées. Elles étaient reliées à un collier de chaînes qui faisait plusieurs fois le tour de mon cou, et tombait sur ma poitrine. Je m’entourai de mes bras. Ce décolleté était un peu trop profond pour moi.

« De quoi donc avez-vous honte ? La plaine choisit notre toilette en fonction de nos goûts, mais également de notre rang. Vous voilà vêtue à la mesure d’une reine.

— Ce que je ne suis pas.

— … encore », ajouta-t-il en penchant la tête.

J’attrapai le bord de la cape pour me couvrir, mal à l’aise. Je fronçai les sourcils et me mis à chercher sur ma lèvre un bout de peau à mordiller. J’étais un gardien de porte, un cerbère, un chien-chien pour l’autre empaffé. Pas une… reine ? Une reine capable d’unifier les cités célestes ? Je secouai la tête. Rêve pas, Persy.

C’est alors qu’une voix familière me coupa dans mes pensées.

« PEEEEEERSE ! »

Élise courait vers moi en tenant sa robe.

« ÉLISE ! » hurlai-je en retour.

Je me mis à courir vers elle et nous nous sautâmes dans les bras. Je respirai à plein poumon son parfum. Elle avait gardé cette odeur douce, fraîche et sucrée d’un bouquet de fraises à la menthe. Nous tombâmes à genoux, pleurant et criant nos noms en boucle.

Nous finîmes par nous calmer, puis nous détacher l’une de l’autre pour nous passer en revue.

« Oh, Élise, tu n’as pas changé ! Tu es telle que tu l’étais avant que… »

Les mots moururent dans ma gorge.

« Toi par contre, tu t’es métamorphosée. Un vrai papillon. Et regardez-moi cette robe ! Les Asphodèles ont le chic pour trouver la tenue parfaite. Mais ne perdons pas de temps à parler chiffons, donne-moi des nouvelles des autres. Comment vont Max, Jade, et ma merveilleuse Sasha ?

— Elles vont bien. Enfin, je crois. »

Mon humeur s’assombrit.

« Je n’en sais rien, Lili, avouai-je en baissant la tête. J’ai été séparée d’elles au pire moment. J’ai perdu, tu sais. Je n’ai pas pu tenir la promesse que je t’avais faite. Sërb est mort. Je ne suis pas arrivée à temps. »

Un poids s’appesantit sur mes épaules.

« J’avais promis à Sasha que Sërb te ramènerait parmi les vivants. Je n’ai tenu aucune de mes putain de promesses. Je suis lamentable… »

Les larmes ruisselèrent sur mes joues, avant d’exploser en torrent lorsqu’Élise me serra contre elle.

« Je suis là, Persy. »

[1] BFF : acronyme de Best Friend Forever, même si, dans ce cas-ci, j’ai bien peur qu’Amon ait plutôt pensé Best Fuck Friend. Il faudrait lui demander.

[2] Pringles : marque de chips dans un paquet en tube, minutieusement mesuré afin qu’une main ne puisse jamais atteindre le fond.

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