Ap 11 : « Parce que je suis chiante? »

Élise semblait réellement heureuse. Assises au milieu d’une étendue de fleurs des champs aux parfums enivrants, nous rattrapâmes le temps perdu. Elle me raconta son voyage depuis la barque de Charon, puis ses journées.

Elle pouvait lire, étudier, se promener sur cette plaine sans fin. Elle disposait de tout ce que ce niveau avait à offrir. Élise ne ressentait ni peine ni douleur. Les mauvais souvenirs lui avaient été retirés à sa mort, mis de côté, afin qu’elle ne pense qu’à profiter, et étrangement, à vivre.

S’il n’avait pas été question de vie après la mort, j’aurais presque été jalouse.

Stolas passa devant nous puis continua son chemin plus loin dans la plaine. J’attendis qu’il soit hors de portée de voix pour demander à Élise ce qui lui était arrivé. Hélas, elle fut incapable de me dire qui l’avait tuée ou pourquoi. Mais cela ne la dérangeait pas. Ça n’avait plus d’importance pour elle. Ce qui n’était pas mon cas. 

« Sans moi, tu ne serais pas ici. Tu serais de l’autre côté, auprès de ta mère, de Sasha, Max et Jade.

— Ne te blâme pas. Je ne suis pas ici par ta faute. Je suis ici parce que je l’ai voulu. »

Ma mâchoire se décrocha.

« Quoi ? … Tu voulais mourir ?

Quoi ? Oh, non ! Non, je me suis mal exprimée. Une fois arrivée à la plage, après le voyage sur le Styx, Stolas m’a donné la possibilité de rester, ou de retourner errer parmi les vivants. Question de libre arbitre, précisa-t-elle.

— Pourquoi as-tu préféré rester ? Tu ne connaissais pas ce monde, tu étais toute seule, je ne comprends pas…

— Il a été très gentil. Il m’a aidé à descendre de la barque, minauda-t-elle en jetant un regard furtif, mais incroyablement tendre, à Stolas. Il m’a dit que plein de belles choses m’attendaient ici… »

Je me cognai le front.

« Quoi ? fit-elle, aussi innocente qu’au premier jour de sa vie.

— J’y crois pas ! T’as craqué pour Stolas !

Chuuuut !

— Élise !

— Mais il est tellement… Oh Perse, cet homme est un ange. Était un ange, mais ça ne change rien. Dès que je l’ai vu, qu’il m’a tendu la main pour descendre de la barque, j’ai su que c’était lui.

— J’y crois pas…

— On a beaucoup de choses en commun. Il adore la musique classique, il connaît des centaines de danses, il a lu tous les livres que j’ai aimés, il célèbre chaque petit moment de splendeur de la nature, il dirige les levers et couchers de soleil, il peut ouvrir le ciel pour admirer les étoiles et t’emporter avec lui dans les airs d’un battement d’ailes, et… comment dire, c’est…

— … un piaf. »

Elle me jeta son plus beau regard réprobateur.

« Je sais, merci. Mais crois-le ou non, on s’habitue à son physique particulier. Il a une tête de hibou, oui, mais il a surtout de grands yeux pétillants. Même ses pattes ne me gênent plus quand on danse. Tant qu’il a des mains… ça me va, rougit-elle.

— … Je vais m’abstenir de poser des questions, soufflai-je, la tête dans les mains. Mais j’ai hâte de voir l’expression sur le visage de Sasha quand tu lui raconteras que tu as un crush[1] sur un volatile humanoïde.

— Perse… »

Elle n’eut pas besoin d’ajouter le moindre mot. Basculant la tête en arrière, je me maudis. 

« Excuse-moi. L’habitude… »

Elle comme moi étions enfermées ici à présent. À jamais. Nous ne reverrions plus Sasha avant le jour de sa mort, et en dépit de mon égoïsme, j’espérais que cela n’arrive pas avant très, très longtemps.

« Qu’est-ce que ça fait ? lui demandai-je pour revenir au sujet précédent.

— Des millions de papillons dans le ventre et…

La mort, Lili !

Ah, pardon. Et bien… je ne sais pas. Je suis bien. Je suis. »

Elle leva une tête rêveuse, puis tendit la main. Un papillon bleu aux ailes irisées se posa sur elle. Elle l’observa parcourir ses doigts, sans cesser de sourire. Elle avait l’air heureuse. Ma culpabilité s’en trouva apaisée dans un sens, et je savais que Sasha aurait été de mon avis.

Je remontai mes jambes et y posai mes bras en la regardant sourire. Ma chère, ma douce Élise. J’étais heureuse moi aussi. J’avais retrouvé mon amie.

Prenant une grande inspiration, je fermai les yeux et profitai du bruit du vent dans les herbes hautes et du parfum des fleurs. Cet endroit n’était pas comme les autres. Je m’y sentais bien. C’était calme et reposant. Mon cœur semblait battre au ralenti. Je me surpris à sourire sans raison particulière.

Stolas revint de sa balade avec un bouquet de toutes les couleurs. Il le tendit à Élise. Le sourire qu’elle lui rendit en disait long sur l’affection qu’elle lui portait. Il lui reprit le papillon et le posa sur son aigrette de plumes pour l’amuser. Son rire mutin sonna comme un carillon à mes oreilles. Si doux, si frais.

Stolas s’assit à ses côtés. Je les regardai se faire la cour, sans même s’en rendre compte. Stolas était d’une galanterie archaïque. À bien y penser, il avait les caractéristiques d’un prince de conte de fées, de ceux qu’Élise lisait dans son enfance. Il était parfait pour elle.

Une pointe d’envie me piqua alors le cœur. Le célibat m’allait bien, mais la voir minauder ainsi me fit prendre conscience de la solitude qui m’attendait.

Élise avait trouvé un prétendant à son goût dans les Enfers, alors que le mien était encore dans notre monde. Je soupirai. Dans quelques années, il mourra, et je le reverrai enfin. Mais il m’aura sûrement oubliée. Quil n’était pas resté un trimestre entier et je lui avais à peine parlé. Je posai ma tête contre mes poings.

Allais-je finir avec un… être au physique particulier, moi aussi ? Qui ?

En dehors d’Asmodeus le géant et de Vassago le renard, peut-être qu’il vivait à Babylone un être capable de me plaire un jour. Je l’espérais, car personne au Conseil ne pouvait m’approcher sans que j’aie envie de vomir… ou de le tuer de sang-froid. Y’aura-t-il quelqu’un pour moi, ici ?

« Lucifer ! » hurla Élise en faisant de grands signes en arrière.

Je me retournai. La silhouette floue de Lucifer s’avançait vers l’arche. Il passa à demi nu à travers le voile.

La plaine l’habilla d’un pantalon de toile noire flambant neuf, d’une chemise croisée minimaliste, et d’une veste de kimono assortis. Le tout était parfaitement commun, sans intérêt particulier autre que celui de le couvrir.

L’espace d’un instant, j’étais sûre que l’arche de la plaine le vêtirait avec un costume royal, en lien avec son rang de prétendant au trône. Mais c’était sans compter la personnalité atypique de l’ange : sa modestie était à la limite de la torture psychologique. La plaine avait respecté son libre arbitre.

Je soufflai en baissant les yeux sur mes menottes. Comme d’habitude, il n’y en avait qu’un pour ne pas suivre les règles. Enfoiré de Belzebuth.

Lucifer marcha jusqu’à nous, et je ne pus détourner les yeux. Même Azazel sous sa forme humaine n’était pas aussi charismatique ni aussi lumineux que cet adonis. Surtout aujourd’hui. Son air constamment contrit semblait s’être apaisé. Il paraissait de meilleure humeur. Les effets de la plaine des Asphodèles, peut-être.

Ses cheveux tombaient à hauteur de cheville. Je me retins de sourire. Il les avait fait couper.

« Tu sais, il parle souvent de toi, me souffla la rouquine.

Très souvent », insista Stolas en se relevant, un air facétieux sur son incroyable visage.

Élise gloussa. Je lui donnai un coup de coude. Lucifer serra la main de Stolas, puis il salua Élise d’un geste gêné.

Je me levai en époussetant ma robe. J’étais contente de le voir, mais je lui en voulais encore d’avoir laissé Quatre m’enfermer sans rien dire. Peut-être le sentit-il, car il ne sut comment me saluer. Il se pencha comme pour faire une révérence, changea immédiatement d’avis, s’avança, recula, puis me tendit la main, peu sûr de lui.

Je ne m’attendais pas à ça. Il voulait me serrer la main ? Était-ce le nouveau protocole entre nous ? 

Stolas se racla la gorge, me sortant de mes pensées. Je lui serrai mollement la main.

« Merci de m’avoir abandonné à mon sort, au fait », dis-je, acide.

Les mots m’avaient échappé. J’allais retirer ma main, mais il la rattrapa et la pressa entre ses doigts comme si je venais de lui planter une lance en plein cœur. 

« T’ai-je vraiment abandonné ? Ou t’ai-je donné les clés de ta réussite, pour ensuite profiter de la présence d’Astaroth pour le persuader de se ranger de notre côté ?

Oh.

— Je ne t’ai jamais abandonné, Perse. Pourquoi n’as-tu plus confiance en moi ? Bel t’a raconté que j’avais trahi mon peuple, c’est cela ?

— Je m’en suis chargé moi-même », dit Stolas, un peu trop jovial.

Lucifer le fusilla du regard. Je serrai sa main à mon tour et me rapprochai pour chuchoter :

« Tu n’es pas un traître. Je le pense sincèrement. Ce que tu as fait… tu as pris la bonne décision. Ce sont les conséquences qui sont injustes, c’est tout.

— Merci, dit-il en baissant la tête pour planter ses yeux dans les miens. Nous sommes dans le même camp, Perse… et dans le même monde à présent. Aie confiance en moi.

— Excuse-moi d’avoir douté de toi. Et… alors, avec Astaroth ?

— Il n’a pas été difficile à convaincre. Il n’est pas satisfait du Commandement de Belzebuth. Cependant, ce qu’il demande en échange de son vote est inenvisageable. Nous verrons. À toi de lui prouver que j’ai raison de croire en toi. Peut-être que cela suffira à obtenir son vote malgré tout.

— Je ferais de mon mieux », annonçai-je d’une voix décidée.

Stolas passa entre nous, nous obligeant à nous lâcher. Lucifer recula d’un pas en toussant. Je me sentis brusquement mal à l’aise, comme un enfant pris sur le fait.

« Il est vrai que notre Commandant est quelque peu bougon en ce moment, dit Stolas. Avoir une discussion calme et sérieuse relève du miracle. Astaroth commence à montrer des signes d’impatience. Nous le savions puéril, mais pas si difficile. »

Il pencha la tête vers moi et m’adressa un clin d’œil.

« Je ne sais pas ce que vous faites ou si c’est dû à votre exceptionnelle personnalité, mademoiselle Evans, mais continuez. Vous avez trouvé une bonne manière de gagner du temps. Bel est en train de perdre pied.

— Parce que je suis chiante ?

— Apparemment, rit-il. Belzebuth a la moquerie facile. J’ai bien peur qu’il ait rencontré un adversaire à sa taille pour une fois. C’est très plaisant à voir pour nous, je dois le reconnaître. » 

Je repensai aux livres de Roberta. L’un d’eux, le Lemegeton, ou le Pseudomonarchia Daemonium, l’avait décrit comme quelqu’un qui « se rit de tout le monde, mais est facilement sujet à la colère ». Fallait-il que je le vexe pour arriver à la fin des trois jours sans bobo ?

Je passai mon doigt sur l’entaille de ma lèvre. Non. Il ne pouvait pas me tuer, mais ce n’était pas un tendre pour autant. Si je devais le vexer, il me fallait faire attention à ne pas dépasser les bornes. Qui pouvait savoir ce dont il était capable ?

Une volée de corbeaux débarqua dans la plaine en beuglant. Je me bouchai les oreilles et les observai décrire un cercle au-dessus de nos têtes. Ils firent deux tours puis repartirent comme ils étaient venus. La dernière fois que j’avais été en présence des traqueurs, ils avaient aussi volé en cercle avant que je les carbonise tous. Ils semblaient moins nombreux depuis cet épisode…

« Pourquoi ils repartent déjà ? demandai-je à Stolas qui les suivait des yeux.

— Ils ne sont venus que pour apporter un message : vous devez être immédiatement ramenée dans votre cage. Ordre prioritaire du Commandant.

— Comment a-t-il su que j’étais là ? »

Quatre m’avait balancée ? Non, j’en doutais.

« Il ne le sait pas. Vu le nombre réduit de traqueurs, il a dû envoyer un escadron à chaque niveau, au hasard. »

Stolas semblait blasé.

« Je n’attends jamais rien de particulièrement brillant venant de lui, mais j’avoue être quand même déçu. Bien. Mademoiselle Evans, si vous voulez bien me suivre, je crains n’avoir d’autre choix que vous ramener à…

— … mon appartement minimaliste de luxe en or massif ? »

Il sourit, amusé, puis d’un geste de la main, m’invita à dire au revoir à mes amis. J’enlaçai Élise aussi fort que je le pus, et dans l’élan, enlaçai également Lucifer. Brièvement, néanmoins. Son corps se raidit à mon contact.

Sur le chemin du retour, Stolas fit la conversation. Il parlait beaucoup. En appuyant sur le bouton du niveau de l’Érèbe, il me prit au dépourvu en me demandant si je savais et si j’aimais danser.

« Heu… Oui. Je crois. Je dansais souvent avec les filles. Surtout avec Max, en fait. Pourquoi ?

— Je ne fais que réfléchir au type de célébration qui serait le plus appropriée, et appréciée.

— Pour célébrer quoi ?

— Votre victoire, voyons. Pas encore, certes, mais ce n’est qu’une question de temps. Nous en sommes à la moitié de ces trois jours fatidiques, et je suis certain que vous allez une nouvelle fois vous surpasser et nous surprendre. Je vous l’ai dit, j’ai de grands espoirs en vous. »

Même si j’avais du mal à être aussi confiante que lui, sa foi me redonna de la force. Et j’en avais bien besoin, à l’aube d’affronter Baël et son labyrinthe.

L’ascenseur tinta, et la double porte métallique s’ouvrit. Nous sortîmes de la tour Céleste et marchâmes dans la neige. La cage en vue, je soupirai. Une silhouette noire surmontée d’une touffe de cheveux auburn faisait les cent pas devant. Quatre, lui, se tenait accroupi sur une branche au-dessus, la tête en avant et les ailes pendantes tel un vautour.

« Je suis ravi d’avoir pu passer du temps en votre compagnie. Sans votre garde du corps, précisa Stolas. D’ailleurs, il devrait faire plus attention.

— À quoi ? 

— Tous les yeux sont braqués sur vous et vos exploits, se mit-il à chuchoter. Mais les siens ne regardent que vous. Il en perd sa vigilance. »

Je ne comprenais pas ce qu’il insinuait. Quatre avait pour mission de me surveiller. Il était normal qu’il ne me quitte pas des yeux.

À mesure que nous nous rapprochions, je l’observai. Quatre me fixait de ses prunelles émeraude. Il n’avait pas un regard pour Stolas, ou pour son maître. Ses yeux étaient rivés sur moi. Que voulait me faire comprendre Stolas ? Que Quatre avait un crush sur moi ? C’était ridicule. Le jour où un sourire s’esquissera sur ses lèvres, on en reparlera. Ce gars était un mur. Un mur qui transpirait la déception à mon égard.

« Il ne fait que me surveiller comme Belzebuth le lui a demandé. Rien de plus.

— Si vous le dites… »

Belzebuth tapait du pied. Dissimulé derrière lui, le petit homme de la dernière fois attendait, une fiole vide à la main.

« Ta balade mondaine improvisée vient de me faire perdre une demi-journée, Stolas ! J’ai un planning serré, je te signale !

— L’objectif n’était-il pas de lui montrer les bons côtés des Enfers afin qu’elle accepte de prendre son poste devant la porte ? C’est exactement ce que j’ai fait. Sois satisfait. »

Je crus entendre les dents de Belzebuth grincer. Sa mâchoire contractée amplifiait l’aspect carré de son visage. Il demanda à Stolas de ne plus revenir traîner dans les parages avant que tout soit terminé. Je soufflai. Belzebuth m’entendit, pivota, et claqua des doigts.

L’homme de petite taille vint jusqu’à moi et m’invita très poliment à retourner dans ma geôle. Il était à peine plus grand que Paimon. Son nez enfoncé dû à son nanisme lui donnait un air sévère, mais son sourire était très doux. Je sentais que je n’avais rien à craindre de lui. Il n’était pas comme eux. Il était… étrange.

Il détourna la tête de mon regard insistant. Il avait une odeur particulière. Pas désagréable, mais inhabituelle. Un peu comme celle de Quatre. Un parfum de menthe poivrée et de miel. Était-il… comme nous ? Était-il un gardien ?

Avant de refermer la porte, il me demanda si je voulais bien cracher dans la fiole. Mon regard dédaigneux lui informa que non. Il n’insista pas.

« Si tu crois que tu vas t’en sortir comme ça, tu te mets le doigt dans l’œil, fillette, beugla Belzebuth dès que Stolas fut parti. J’espère que tu as apprécié l’excursion, car la pause est terminée. »

L’homme tira sur la manche de Belzebuth et lui tendit la fiole.

« Merci Bastien. Bon. Je repose la question, même si je me doute de la réponse : vas-tu enfin prendre ta place et garder la porte, comme notre bon Roi le demande ? marmonna-t-il.

— Non.

— Sale petite emmerdeuse, cracha-t-il. Pourtant, tu sais ce qu’il t’attend, n’est-ce pas ? Tu sais que je vais t’envoyer chez Baël. Stolas a dû te prévenir.

— Tu crois que ça me fait peur de retourner dans ce labyrinthe ? Tu vas faire quoi, me faire ouvrir et fermer des portes jusqu’à épuisement ?

Oh… C’est à ça que tu t’attends ? Eh bien, eh bien. Te voir te débattre n’en sera que plus jouissif. Mais avant d’entamer les réjouissances… »

Belzebuth ouvrit la fiole et la tint devant ma bouche.

« Crache. »

Je ne me fis pas prier.

Il n’apprécia pas autant que moi mon premier degré. Il s’essuya le visage en me dardant de son regard noir, puis tendit la fiole à Bastien.

« Tiens-moi ça. » 

Il déverrouilla la cage. Je me redressai et pris une brusque inspiration, prête à recevoir une gifle. Mais c’est son poing fermé que je reçus en pleine joue. Une giclée de sang et de salive s’échappa de ma bouche. Bastien la récupéra, referma la fiole, et ressortit. Il se leva sur la pointe des pieds, dévissa le gros bouton rouge sur la colonne à côté de ma cage, et glissa la fiole à l’intérieur.

« Tout est prêt, monsieur.

— Parfait, dit Belzebuth en sortant de la cage. Alors fillette, voici le programme : nouvelle méthode, même question.

— Va te faire foutre, répondis-je en essuyant le coin de ma bouche.

— Je t’en prie, voyons : les dames d’abord. »

Il leva le doigt et Bastien appuya sur le bouton, me renvoyant à travers le tunnel de terre jusqu’au niveau quatre cette fois.

Je m’attendais à retrouver le hall d’hôtel, le couloir de portes, ou encore la forêt équatoriale, mais ce ne fut pas le cas. La nacelle descendit dans une salle blanche, immense comme un hangar d’avion fraîchement repeint. Quand elle toucha le sol, les barreaux disparurent. Puis une voix de femme, hachée comme celle d’un programme informatique, articula :

« Chargement du programme en cours. Session test activée. »

Le décor blanc se brouilla à la manière d’une télévision avec des interférences. Je sentis du vent souffler sur ma peau. L’image se stabilisa peu à peu, jusqu’à devenir la plaine des Asphodèles. Je me tournai plusieurs fois en clignant des yeux. Était-ce réel ? M’avait-il renvoyé auprès de Stolas ? Pourquoi ?

Quelque chose passa près de moi, et manqua de me faire trébucher. Une jeune fille aux longs cheveux roux ondulés courrait. Élise.

« Eh ! » lui criai-je.

Elle répondit par un éclat de rire. Sans savoir pourquoi, je me mis à lui courir après.

« Élise ! »

J’accélérai pour la rattraper, mais elle demeurait plusieurs mètres devant moi. Une main tendue vers elle, proche de la toucher, je trébuchai et tombai dans le vide. Je heurtai un fond terreux.

Une impression de déjà-vu me frappa.

À l’aveugle, je fis le tour de ce trou. Mon pied rencontra une masse qui gémit. Je sus de qui il s’agissait. Je m’agenouillai auprès de lui et cherchai son visage du bout des doigts. Une porte s’ouvrit dans mon dos, inondant ce trou de lumière. C’était bien Lucifer, enchaîné au mur, et recouvert de sang. Il murmurait mon nom en boucle.

Belzebuth était en train de me faire revivre mon cauchemar. Sauf que je savais que Lucifer allait bien. Je venais de le voir.

La porte grinça, menaçant de nous enfermer dans le noir. Je la passai la tête haute, sachant ce qu’il m’attendait ensuite. Son plan était idiot. Il me sous-estimait.

La porte s’ouvrit dans la salle du Conseil. Chaque chaise était occupée par un déchu au visage masqué par un drap de soie noire. Ils étaient immobiles, telle une rangée de statues. Seule une forme bougeait et gloussait, au fond de la salle.

La scène de mon cauchemar se répéta à l’identique : Nola, à califourchon sur les genoux d’Amon, caressait son torse. La moitié de son visage était nécrosé, et une rangée de dents apparente suintait de noir. Un point rouge flamboya dans ses iris noirs lorsqu’elle me vit. Un craquement d’os qui se brisent retentit, et sa nuque se disloqua pour tourner la tête dans ma direction.

Je reculai et quittai la salle du Conseil au petit trot.

La porte du fond m’amena dans la cuisine de ma maison. Azazel levait la cafetière pleine en souriant. Mon cœur eut un raté, et les larmes me montèrent aux yeux. Il avait cet air stupide sur le visage. Cet idiot me manquait. Je voulus le prendre dans mes bras, mais un tentacule sortit de la faille à nos pieds et enveloppa sa main. D’autres surgirent et s’enroulèrent autour de lui pour l’entraîner dans les profondeurs. Je sursautai. J’avais oublié cette partie.

Un tentacule se dressa hors de la faille et se rua vers moi. Je hurlai sans émettre un son, et pris mes jambes à mon cou. Je passai la porte d’entrée pour me retrouver en pleine rue, sous une pluie battante. Trempée, je tournai la tête. Quelle était la suite, déjà ?

Quil. Il était là, immobile, à quelques mètres de moi. L’eau dégoulinait sur son visage. Il portait son tee-shirt blanc à manches longues, collé sur sa peau par la pluie. Il était encore plus mignon que dans mes souvenirs. Mon mec de poche, mon Quil.

Me rappelant le sort qui l’attendait, je me courus vers lui. Je ne savais pas si je pouvais empêcher Quatre de le tuer cette fois, mais je devais essayer.

Les ailes membraneuses se déployaient déjà derrière lui. Je lui criai de fuir, et mes cordes vocales claquèrent. Elles jaillirent hors de ma gorge. Merde !  Une main sur le cou, je repris ma course. Les longues mains noires de Quatre se glissèrent sur ses épaules, s’enroulèrent lentement autour de son cou, et lui brisèrent la nuque avec un infâme craquement sec. J’ouvris les bras pour retenir sa chute, mais il ne tomba pas. Son corps s’était figé comme du béton à prise rapide, la tête tournée dans un angle affreux. Quatre, au-dessus de nous, était dans le même état. Ses pupilles étaient fixes et éteintes.

La voix robotique de la femme s’éleva à nouveau.

« Fin de la session test. Mise à jour en cours. Boucle validée. Redémarrage du programme dans 5… 4… 3…  Annulation du redémarrage. »

La rue, Quil et Quatre disparurent. Je me retrouvai à nouveau dans le hangar blanc. Les barreaux de ma cage se reformèrent dans un crépitement de pixels. Un claquement retentit, et la nacelle amorça sa remontée.

« Voulez-vous sauvegarder ? »

[1] Avoir un crush : avoir le béguin pour quelqu’un, un coup de cœur

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