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Ap 12 : « Je suis le Diable »

Au bord du tunnel, je retrouvai Belzebuth, les bras croisés, impatient de connaître ma réaction. Il allait être déçu.

« Alors, fillette, comment as-tu trouvé cet extrait ? Personnalisé, à ma demande, en fonction de tes cauchemars. Voici mon deal : la porte des Enfers ou ce programme pendant les dix prochaines années.

— Deux jours, rectifiai-je en souriant.

Deux jours, dix ans, tu sais, le temps n’est qu’une vue de l’esprit. Et l’esprit, c’est justement le cœur du labyrinthe des châtiments. »

Mon sourire s’affaissa subitement. Belzebuth avait changé la donne, et je ne m’y attendais pas. Mon séjour dans le labyrinthe ne serait pas une balade au pays des cauchemars comme je l’avais prévu. Il serait le cauchemar, une incursion directe dans mon esprit torturé. 

Mon cœur se mit à battre plus fort, et ma respiration s’accéléra. Je ne savais pas s’il cherchait à me faire peur ou s’il disait la vérité, mais avais-je envie de parier là-dessus ?

Une larme de panique s’échappa de mon œil. Il m’avait piégée.

« À toi de choisir, dit-il alors que je détournai la tête, abattue par cette nouvelle perspective. N’oublie pas une chose cependant : ce qui ne te tue pas peut te torturer éternellement. Donc choisis judicieusement. Bon. Je te laisse cinq minutes pour réfléchir. Cinq. Quatre ? »

Je sursautai. Je pensai qu’il réduisait le décompte. Ça n’aurait pas été la première fois qu’il me faisait le coup. Mais Quatre descendit de la branche, appelé par son maître. Belzebuth le prit à part et sembla le réprimander. Ses ailes membraneuses s’abaissèrent comme les oreilles d’un chat.

J’avais cinq minutes pour décider si j’étais capable d’endurer dix ans de cauchemars. Cinq minutes. Dix ans. Ma poitrine me faisait mal. Je tirai sur le col de mon haut. L’air paraissait plus lourd qu’avant. J’avais du mal à respirer. Je transpirais. Mes mains devenaient moites, et mes pieds imbibaient mes chaussettes. Je sentais mes côtes pincer mes poumons. Et au moment où le calme me manquait cruellement pour réfléchir, la face rayonnante de Belzebuth revint.

« Alors, as-tu pris le temps de réfléchir ? demanda-t-il en souriant de toutes ses dents.

— Je… Non !

Non ?

— Ce… ce n’est pas ce que t’a ordonné ton Roi ! tentai-je de le raisonner d’une voix qui se fit plus implorante que je ne le voulais. Il a dit que tu devais…  

— On s’est mal compris, fillette. Je sais pertinemment que le Roi m’a demandé de te faire accepter ton rôle de ton plein gré, mais j’ai essayé, souviens-toi. Tu as refusé. »

Je reculai en déboutonnant ma veste. Elle était trop serrée. Je n’arrivais pas à respirer. Ses yeux s’illuminèrent et se teintèrent d’une inquiétante lueur rouge.

« Tu ne peux t’en prendre qu’à toi même. La fin justifie les moyens comme on dit, et je ne suis pas connu dans ton monde pour être un Saint, non ? Je suis le Diable. Et le Diable exige que tu te places bien sagement devant cette satanée porte pour la lui ouvrir quand bon lui semblera ! » se mit-il à crier.

Un large sourire fendit son visage juste avant qu’il ne perde son sang-froid. 

« J’ai besoin que tu ouvres cette putain de porte, pas pour le Roi, mais pour moi ! beugla-t-il. Les autres peuvent bien rester prisonniers de leurs niveaux et continuer de se complaire dans leurs délires monarchistes à la con si ça leur chante, mais pas moi ! Pas moi ! »

Il postillonnait de rage, l’écume au bord des lèvres. Je reculai, une main sur mon cœur qui battait à tout rompre. Il s’empara des barreaux et plongea la tête entre. La fureur se lisait sur son visage.

« J’ai besoin de sortir, de voir autre chose ! J’ai besoin d’air ! Pourquoi refuses-tu de comprendre ?! »

Ses traits se durcirent. Sa mâchoire se serra. Ses muscles se gonflèrent de chaque côté. Une salive sanglante dégouttait de sa bouche. Il haletait, les joues rouges, les yeux exorbités, les veines saillant sur son front, une lueur de rage au fond des yeux. Ses veines devinrent violettes et grimpèrent jusqu’à ses yeux. Leur blanc s’infusa de noir autour de ses iris jaunes étincelants. Il avait un regard de fou, de tueur, de monstre. Il était bien le Diable.

Épouvantée, je reculai d’un pas.

« OUVRE. MOI. CETTE. PUTAIN. DE PORTE ! »

De la fumée s’échappa de ses narines. Il déploya ses ailes gigantesques dans un claquement atroce. Je sursautai, et sentis mon sang se glacer dans mes veines. Le regard fixé sur ce visage démoniaque, je secouai la tête, désemparée.

Quatre se rapprocha de nous. Belzebuth dut le voir, car il se reprit. Son sourire hystérique se referma. Les veines de ses tempes aspirèrent le sang noir, et il retrouva ses yeux jaunes entourés de blanc. Il rentra ses ailes d’un mouvement d’épaules. Il inspira lentement, se recoiffa, et revint à ce faux calme que je lui connaissais.

« Tu n’es qu’une idiote qui ne comprend rien, dit-il après s’être allumé une cigarette. Tu es aussi prisonnière que moi à présent. Tu vas vite découvrir que l’éternité, c’est très, très long. À un moment, tu iras de toi-même te poster devant la porte. Pourquoi ne pas commencer maintenant ? Ça me faciliterait la vie. Surtout que, d’ici quelque temps, si tu prouves que tu es sage, tu pourras entrer dans notre système et demander des congés. Tu souhaites attendre que tes amies meurent pour les revoir ? Ça m’étonnerait…

— Tu as raison.

— Ah ! s’écria-t-il en jetant sa cigarette. Enfin ! Acceptes-tu de garder la porte des Enfers ? »

Je me devais d’essayer de trouver un compromis. Je voulais que cela se fasse avec le Roi en personne, pour que Belzebuth soit rétrogradé et puni, mais j’étais au pied du mur. Je n’avais pas le choix. C’était ça ou me retrouver enfermée durant dix années, voire plus, dans mes cauchemars.

« Mais j’ai des conditions, déclarai-je d’une voix qui trahissait ma peur.

—  … Plaît-il ?

— J’ai des conditions, répétai-je, un ton plus haut.

— Hors de question. Tu n’as pas ton mot à dire sur comment fonctionnent les Enfers. Et tu vas vite apprendre qu’ici, c’est moi qui décide. Prends ton temps, mais tu finiras par m’appeler maître. Bastien, renvoie-la. »

Ma tête n’eut pas le temps de se tourner vers l’homme de petite taille que déjà la cage replongeait dans les abysses. 

« Chargement du programme en cours », répéta la voix métallique alors que le décor du hangar se changeait et que les barreaux de ma cage disparaissaient.

La plaine des Asphodèles se construisit de bas en haut, pixel par pixel, à une vitesse ahurissante. Je levai la tête. Dès que le dôme céleste fut achevé, je me retournai, prête à voir Élise courir vers moi en riant.

Mon sang se glaça. Elle se tenait là, immobile, face à moi. Sa robe de satin était déchirée. Ses cheveux gras collaient sur son visage blanchâtre strié de veines mauves. Ses yeux étaient vitreux et dégoulinaient d’un liquide noir. Elle maintenait son ventre. Elle ouvrit la bouche, déversant un flot de sang noir et grumeleux.

« Ta faute, cracha-t-elle d’une voix lugubre. Sans toi, je ne serais pas ici. Je serais de l’autre côté. Auprès de ma mère, de Sasha, Max et Jade. Ta faute. »

Elle écarta les mains et ses intestins tombèrent dans l’herbe avec un bruit mou. Je hurlai et m’enfuis à toute vitesse, avant d’être rattrapée par la suite du cauchemar.

Le sol s’ouvrit sous mes pieds, et je chutai dans le vide. L’atterrissage à plat ventre sur la terre me coupa le souffle. Un râle rauque s’éleva dans un coin alors qu’une porte se dessinait. La lumière passait entre les interstices. Je ne savais pas comment ils avaient transformé Lucifer, mais je ne voulais pas le savoir. Voir cette version cauchemardesque d’Élise avait suffi pour que je comprenne que la donne avait changé.

Je me levai et passai la porte au moment où elle s’ouvrit. Elle claqua dans mon dos et disparut dans le mur, me laissant au milieu de la salle du Conseil. D’un côté, Nola devait être sur les genoux d’Amon, et la sortie se trouvait de l’autre côté. Je me mis en marche en restant discrète. Un des voiles sur le visage des membres du Conseil se souleva. Je me figeai. Je pouvais entendre sa respiration. Puis d’autres respirations s’élevèrent tout autour de la table. Je tournai la tête et mes yeux accrochèrent le regard fou de Nola.

Elle arqua son dos sur les genoux d’Amon et, dans une prouesse de contorsionniste, glissa lentement sur le sol. Elle se mit à ramper à l’envers, puis sa tête se tourna dans l’autre sens avec un craquement sourd, sans cesser de ramper. Les articulations de ses membres grincèrent. Son ventre se souleva pour former un dos rond, et tout son corps s’appuya sur ses articulations inversées pour transformer ce rampement lent en une marche déterminée. Soudain, Nola se mit à courir. Je hurlai puis me retournai pour m’enfuir. Le clac clac clac de ses articulations sur les dalles de béton résonnaient comme un métronome qui s’emballe.

Je réussis à atteindre la porte avant elle et la lui refermai sur le nez. Je clignai des yeux.  L’obscurité avait fait place à une belle journée ensoleillée. Devant moi, les escaliers de bois blanc qui montaient aux chambres. Derrière, la cuisine, où je savais qu’Azazel m’attendait. Je me retournai au moment où il levait la cafetière pleine et me proposait une tasse.

Un tentacule s’élança hors de la faille à ses pieds et enveloppa sa main. Je réagis vite. J’attrapai un couteau dans le tiroir ouvert et tranchai le tentacule pour le libérer. D’autres surgirent et s’enroulèrent autour de lui. Ils allaient l’entraîner dans les profondeurs de la terre. Je réussis à l’en extraire en deux coups de couteau.

« Eh beh c’était moins une ! Jolis réflexes ! » sourit-il.

Je soufflai, heureuse d’avoir pu changer cette partie du cauchemar, quand il se figea. Ses bras retombèrent mollement, et la cafetière se brisa sur le parquet. Il me fixait avec un étrange regard. Puis ses yeux devinrent vitreux, et deux tentacules en sortirent. Je hurlai.

Son corps inerte avança vers moi. Les tentacules en pointes gigotaient, sanguinolents, dans ses orbites crevées. Quand d’autres surgirent de la faille, je courus me jeter derrière le canapé pour me mettre à l’abri. Elles s’abattirent contre mon abri en claquant. Une première me trouva. Je la tranchai en deux. Puis les autres vinrent à sa rescousse. Je me débattis contre près d’une dizaine de tentacules à coup de couteau, puis il me tomba des mains et glissa à l’autre bout de la pièce.

Un tentacule coula le long du dossier et s’enroula autour de mon cou. Je pouvais sentir sa peau froide et gluante, puis la douleur, et le manque d’oxygène. Je le pris à pleines mains et forçai pour faire émerger mon pouvoir. Les menottes sifflèrent. Des points noirs apparurent devant mes yeux. Les hurlements stridents des iconographies emplissaient mes oreilles mais je ne lâchais pas. Asmodeus avait fait une entaille. Il fallait que ça marche, il le fallait !

La porte d’entrée cognait sur son chambranle, comme enragée. Enfin, une odeur de calamar grillé me monta aux narines. Le tentacule se mit à se débattre, me libérant assez d’air pour reprendre mon souffle. Je forçai derechef. Sous les menottes, la lueur orangée grimpa jusqu’à la paume de mes mains et le tentacule me relâcha en couinant. Je n’eus pas le temps de célébrer cette victoire. La porte s’ouvrit brusquement et m’aspira pour me jeter dans la rue, sous une pluie battante. Je me relevai en titubant.

À quelques mètres se tenait Quil, immobile. L’eau dégoulinait sur son visage, raidissant ses cheveux. Il portait son tee-shirt blanc à manches longues, collé sur sa peau par la pluie. On pouvait voir le bombé de ses côtes en transparence. Il tendit la main vers moi. Sans perdre de temps, je courus dans sa direction.

Comme dans mon cauchemar, les ailes membraneuses de Quatre se déployèrent derrière lui. Quil ne voyait pas le danger. Cette fois, je ne criai pas. Je ne fis que courir. Courir, de plus en plus vite pour arriver à temps. De longues mains noires pourvues de griffes se glissèrent sur ses épaules. Je forçai l’allure, une main tendue vers la sienne. Sa nuque fut brisée avant que j’arrive jusqu’à lui, et il tomba dans mes bras, mort.

Mon cœur se serra si fort que j’en eus la nausée. La pluie cognait contre mon crâne. Il n’y avait pas d’autre bruit que celui des gouttes dans les flaques autour. Je le serrai contre moi et ne pus contenir mes larmes.

C’était la pire partie de mon cauchemar.

Quil n’avait rien à faire au milieu de tout ça. Il ne méritait pas de mourir. Je levai les yeux sur Quatre. Lui fixait l’horizon. Je posai délicatement Quil à terre et me relevai. J’aurais dû vouloir le gifler. J’aurais dû vouloir sa mort. Pourtant, une fois en face de lui, je ne faisais que le dévisager, car je savais, au fond de moi, que tout ceci n’était dû qu’au programme de torture de Belzebuth. Quatre ne ferait jamais ça. Non. Il… Il n’était pas comme ça. L’esprit ailleurs, je tendis la main vers son visage.

Cette version de lui n’était pas la réalité. Je l’avais vu surpris, attentif, inquiet. Différent de cette version cauchemardesque. Il n’était pas si apathique ni aussi insensible qu’il paraissait.

Au moment où j’allais toucher ses cheveux, je fus aspirée et jetée dans l’herbe de la plaine des Asphodèles. La boucle redémarra à son point de départ. Je me relevai en cognant la terre de mes poings. Il y avait forcément un moyen d’en sortir. Je pouvais forcément faire quelque chose. Je devais essayer.

Je subis une autre boucle identique, puis celle d’après commença à changer. Chaque nouvelle boucle fut pire que la précédente. Élise savait exactement quoi dire pour me blesser. Le corps meurtri de Lucifer se dégradait, jouant avec ma culpabilité. Nola était plus effrayante et les tentacules gagnaient en puissance et en rapidité.

Quand la quatrième boucle débuta, je tentai une autre approche. Au lieu de fuir, j’enlaçai Élise. J’avouai à Lucifer que je m’en voulais d’avoir échoué et que j’avais peur qu’il m’abandonne à la première occasion. Ensuite je giflai de toutes mes forces cette immonde version arachnoïde de Nola, et luttai de concert avec Azazel. Grâce à l’entaille sur mes menottes, je pouvais désormais me défendre contre les tentacules et les brûler de plus en plus, mais la boucle continuait et redémarrait dans la plaine, inlassablement. Et quand arrivait la scène sous la pluie, j’étais démunie. Je ne pouvais rien faire d’autre que regarder Quil mourir entre les mains de cette version de Quatre. Encore et encore.

Le pire était de ne pas savoir si le temps que je passais dans ce programme comptait de la même façon à l’extérieur du programme. J’avais l’impression d’avoir vécu une semaine entière ici. Sans manger, sans dormir, sans même en ressentir le besoin. Je commençais à perdre espoir. Il n’y avait toujours aucun signe de Baël. Comment allais-je convaincre ce crocodile de malheur de se mettre de mon côté s’il restait caché ?

Puis, au redémarrage de ma dixième ou vingtième boucle infernale – j’avais perdu le compte –, quelque chose changea. Dans la salle du Conseil, un Amon bien en chair, dans son corps musculeux avec son pagne blanc brodé d’or, se leva du siège en poussant sur les accoudoirs. Il regarda Nola d’un air amusé et se mit à la suivre d’un pas lent. Jamais il ne s’était levé. Je courus jusqu’à la porte pour rejoindre Azazel et les tentacules.

À peine avais-je débarqué dans la cuisine qu’un tentacule brisa le mur de contreplaqué et m’attrapa à la taille. Je n’eus pas le temps d’attraper le couteau cette fois. Soulevée dans les airs, je protégeai mon visage de mon mieux en attendant l’impact. Le plancher se fendit contre mes avant-bras. Le tentacule me souleva à nouveau, faisant pivoter mon corps sur l’autre face comme s’il faisait sauter des crêpes. C’est alors que je vis Amon penché au-dessus de moi. Son apparition me perturba, et j’en oubliai de me protéger. Mon crâne pulvérisa le parquet.

Le tentacule défit son emprise autour de ma taille. J’entendis la porte s’ouvrir, et le battant cogner contre le canapé. Le tentacule me jeta en direction de la porte comme un joueur de base-ball renvoie sa balle. Amon souriait.

J’atterris au beau milieu de ma rue, sous la pluie battante. Je me relevai, dégageant l’eau de mes yeux, à la recherche de Quil. Amon sortit du portail et se dirigea lui aussi vers lui. Je me mis à courir. Il arriva à ses côtés avant moi. Les mains de Quatre s’enroulaient autour de son cou, puis, sans comprendre pourquoi, Amon attrapa l’une d’elles et la brisa. Elle disparut dans un nuage de carrés de lumière.

Arrivant auprès de Quil, j’ouvris les bras pour retenir sa chute, mais il ne tomba pas. Il n’était pas mort cette fois. Il était immobile, comme paralysé. Autour de nous, le décor s’était figé, cristallisé. Les gouttes de pluie avaient cessé de tomber. Elles tenaient en suspension dans l’air comme des milliers de diamants.

Amon se glissa entre Quatre et Quil, fit le tour de mon maigrichon et caressa son visage.

« Ton manque flagrant de perspicacité forcerait presque l’admiration », dit-il, amusé.

Ses yeux se mirent à briller de jaune, et ses lèvres s’ouvrirent sur ses longues dents pointues.

« Qu’est-ce que… C’est… Tu es là ? Tu es vraiment là ? »

— Oui, et tu devrais me remercier de te sortir de ta boucle temporelle. Me remercier et courir dans mes bras pour m’embrasser, dit-il en ouvrant les bras dans une invitation.

— … Pardon ?

— Un baiser amical, une bise innocente. Un geste pour prouver ta reconnaissance.

Que… ? Je ne t’ai rien demandé. Je ne te dois rien. »

Je tournai les talons et cherchai une sortie. Je l’entendis rire dans mon dos.

« Décidément, tu as bien changé. Tu n’es plus la fille qui espérait qu’on vienne la sauver. Quel dommage, c’était rafraîchissant. Que t’est-il arrivé ? »

Il pencha la tête. Je grommelai, coincée avec ce débile dans un espace de décor en carton-pâte. Je fis le tour, tentai d’ouvrir la porte de la maison – fermée, évidemment – puis retournai auprès de lui. Je ne savais pas ce qu’il avait fabriqué, mais il avait réussi à mettre le programme en pause. Il pouvait peut-être m’en faire sortir. C’était ce qu’il avait dit, mais pour l’instant, j’étais encore coincée ici. Avec lui.

« J’ai enfin pu dormir, voilà ce qu’il m’est arrivé, répondis-je enfin. C’est facile de s’attaquer à quelqu’un alors qu’il n’a pas les yeux en face des trous. 

Mmh. Moi qui m’attendais à retrouver ma princesse en détresse », dit-il en tendant la main vers ma joue.

Main que je dégageai d’un revers.

« Je suis pas ta princesse.

— Non ? Mais que dirais-tu de le devenir ? De diriger le monde à mes côtés ?

— … pardon ?

— Je suis venu te faire une proposition. Tu vois, les anges ne sont pas à la hauteur des dieux. Nous avons été dépassés par leur nombre, mais soyons honnêtes : nous les surpassons en grandeur. Je me suis beaucoup amusé à les regarder faire, mais je suis las. J’ai bien réfléchi, et je veux prendre la tête de ce Royaume. Pour commencer.

— Et qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

— Soit à moi. Je ne suis pas castré comme eux, je peux mettre la vie en toi. Nous pouvons remettre des demi-dieux sur cette terre. Ensemble, nous renverserons le règne des anges. Retournons à l’âge où les dieux étaient vénérés à leur juste valeur. Cette époque me manque. »

Il tendit à nouveau la main vers moi. Je reculai et pouffai.

« C’est une blague ?

— Je suis très sérieux. Je sais que ça prendra du temps mais nous avons l’éternité devant nous. Je ne suis pas pressé. En attendant, avec toi à mes côtés, je gagnerai au moins un rang. Deux, vu qu’Azazel a été banni. Je deviendrai le nouveau Quatre.

Peuh ! Tu ne lui arrives pas à la cheville, lâchai-je sans réfléchir.

— Voyez-vous ça… Notre nouvelle cerbère aurait-elle le béguin pour son maton attitré ? C’est d’un cliché… »

J’eus un brusque soubresaut nerveux.

« Je n’ai pas ! m’écriai-je en approchant de lui et en pointant un doigt jusqu’à toucher le bout de son nez. De béguin… »

Amon souriait de plus belle.

« … pour Quatre.

— Si tu le dis. Et pour moi ?

— Toi ? toussai-je, incrédule. Oh, toi, je rêve de…

— Je sais de quoi tu rêves, très chère, dit-il en pinçant la joue de Quil

— De te couper les pouces et de cramer ton sourire une bonne fois pour toutes. C’est une manie ici, de retourner sa veste et de me proposer des trucs insensés après avoir fait de ma vie un enfer ? Vous avez la mémoire courte. Qu’est-ce que vous avez dans le crâne pour oser penser que je vais accepter un truc pareil ? »

Amon ouvrit la bouche, mais se ravisa. De lourds pas résonnèrent, ponctués d’un étrange frottement. Une seconde plus tard, une porte s’ouvrit dans le décor, et un immense crocodile à tête de crapaud qui se tenait debout sur ses pattes arrières en sortit. Baël. Je ne pus réfréner mon enthousiasme. Enfin, il était là. Enfin, je pouvais continuer mon plan.

La créature attrapa Amon par la gorge et le souleva. Il reprit instantanément son apparence de fumée. Le crapaud rapprocha la minuscule tête d’Amon de sa bouche, et beugla : 

« PAS DE DIEU DANS LE PROGRAMME ! »

Puis il rouvrit la porte d’un coup de queue et y jeta Amon sans ménagement.

« Tu diras oui ! Je t’apporterai un cadeau que tu ne pourras refuser ! » me hurla Amon en vol.

La porte se referma aussitôt, disparaissant dans le décor. Il ne restait d’un maigre cadre noir à peine visible. Le crapaud cracha comme un feulement de chat. Puis il se tourna vers moi et sa tête devint celle d’un homme. Il avait le visage fatigué, ridé, et de lourds cernes boursouflés pendaient sous ses yeux globuleux.

« Comme si je n’avais pas assez de travail ! Voilà qu’il vient perturber les instruments et bloquer la machine. Excuse-moi mais, où en étais-tu avant son intrusion ?

Heu… je… je courrais.

— Il va te falloir être plus spécifique, tu cours sur presque toutes les images.

— Les images ? Eh ben, heu… »

J’eus un éclair de lucidité. Je devais le tenter. Ce ne serait pas la première fois que j’arrivais à le flouer. Tout ce qu’il me fallait, c’était du temps avec lui. Je devais gagner du temps pour lui parler et le mettre de mon côté.

« Si je pouvais regarder ces images, je serais en capacité de vous dire avec précision à quel moment le programme s’est arrêté à cause de l’intrusion d’Amon », sortis-je d’un seul souffle.

Baël sembla réfléchir à ma proposition. Il pinça ses lèvres d’un côté et de l’autre en fronçant les sourcils.

« Je serais votre stagiaire pour l’après-midi, ajoutai-je en tentant un sourire. À moins que vous ayez déjà un stagiaire… comme vous l’aviez demandé. »

Je papillonnai des paupières et lui sortis mon regard le plus innocent. Il mordit à l’hameçon.

« Mmh, fit-il. Suis-moi. »