Ap 14 : « Tu saignes, bougre d’idiot »

Je traversai la salle de musculation vide. La porte déboucha sur un long couloir en mosaïque. En cherchant la sortie pour rejoindre le quartier commerçant, je passai devant un bain romain dans lequel se relaxaient des chimères d’hippopotames et de crocodiles. J’avançai, puis entendis une musique indienne ponctuée d’étranges sons de cloche. 

Je soulevai un lourd rideau turquoise et pénétrai au beau milieu d’un cours de yoga. La pièce, richement décorée en étoffes et coussins bleu-vert et violets, était embrumée par la fumée d’encens. Dans le coin, un rat humanoïde à deux têtes faisait chanter des bols tibétains avec sa queue. Je tentai de sortir discrètement, mais Asmodeus le leva et me fit signe de le rejoindre.

Trop tard pour faire demi-tour.

Le rat me demanda de retirer mes chaussures et mon manteau. Je faillis me battre avec lui pour le garder avec moi dans la salle. J’avais caché mon manuscrit dans la doublure et je ne voulais pas risquer de le perdre. Le rat m’installa une natte bleue au fond de la salle, juste derrière Asmodeus. Après avoir déposé mes affaires en petit tas sous un banc, il m’informa que le cours était de niveau avancé et que je pouvais me limiter à la position du lotus en attendant qu’il finisse, si je ne me sentais pas capable.

« Respirez bien profondément, dit la professeure, une chimère de jaguar outrageusement sexy. Quand vous serez prêts, on continue avec un Adho Mukha Svanasana. N’oubliez pas : les mains à la largeur des épaules et les pieds à la largeur de bassin. »

Asmodeus se mit en position, et mon corps se raidit. J’eus droit à une vision directe sur ses petites fesses rondes. En gros plan. À dix centimètres de mon visage.

J’étais mortifiée.

Je décroisai les jambes et me mis aussitôt en posture du chien. Je préférais suivre le cours plutôt que rester figée à lui mater les fesses. 

« Maintenant on va passer en Salamba Sirsasana. On se positionne d’abord en Ardha Pincha Mayurasana. Ensuite, on marche, on marche. Posez le haut de votre crâne sur le tapis et faites attention à vos vertèbres pour ceux qui en ont. Prends une brique plus épaisse pour tes cornes. »

Je tentai de me concentrer sur le cours, mais mes yeux curieux naviguaient dans la pièce. Les êtres autour de moi étaient exceptionnels. Sur la natte à ma droite, un homme noir à tête de chien, vêtu d’un sarouel blanc, se mit directement en position, la tête entre les coudes, les pieds en l’air. Les oreilles pendantes sur ses avant-bras, il souffla un petit nuage de fumée. Il dégageait une aura de sérénité et de maîtrise de soi.

« Maintenant on lève une jambe, puis l’autre. On tend les pieds vers le plafond. On tend, on tend et on n’enlève pas ses bras, ils maintiennent la nuque en place. »

Sur la natte à ma gauche, un hippopotame démesuré avec des mamelles pendantes et une tête énorme gigotaient ses pattes dans l’air pour essayer de se mettre droit. Il avait le ventre rond d’un bouddha. Quand il réussit enfin à se positionner en arbre droit, ses seins lui retombèrent sur la figure en deux gifles successives.

La professeure vint à mes côtés. D’un geste très doux, elle caressa mon dos et m’aida à me relever. Je réussis à tenir les jambes repliées, levai une jambe, puis perdis l’équilibre. Elle accompagna mon retour au tapis.

« C’est bien, continuez. Pensez à respirer. Tu t’es encore coincé les cornes, je t’avais dit de prendre une autre brique. »

Elle clôtura le cours avec des exercices de respiration et de méditation. La respiration du chien soulevait ma tresse. Quand le son hypnotisant des bols cessa, j’ouvris les yeux. J’étais noyée dans la fumée de son souffle et dans l’encens.

Asmodeus vint me trouver alors que je terminai de m’étirer.

« Que nous vaut cette charmante visite ?

— Baël a annulé mon programme et m’a permis de venir ici en attendant que je retourne en Érèbe.

Eh beh, tu vois, tu n’avais rien à craindre. Tu vas bientôt faire partie de notre grande famille. »

J’acquiesçai en souriant. La musique indienne en fond sonore contribuait à augmenter mon optimisme. Sans que je m’en rende vraiment compte, je commençai à apprécier cette extraordinaire nouvelle vie.

Pour fêter ma victoire, il m’invita à boire un thé. Devant mon air dégoûté, il rigola et précisa qu’il venait de mon monde. Il serait buvable.

La ville était en effervescence. Les commerçants chargeaient et déchargeaient des caisses dans des charrettes à bras. Asmodeus pressa le pas en arrivant à son atelier. La console émettait des bips en continu, et le four chauffait à plein régime. On sentait sa chaleur émaner depuis la rue. Il enfila son tablier et passa derrière le comptoir en pestant.

« On peut plus s’absenter une heure, c’est infernal ! »

Il ouvrit la trappe et attrapa un petit démon rouge par la gorge, puis le posa sur le comptoir. Il imprima un rouleau de tickets et lui donna. Le papier faisait deux fois sa taille. Le démon l’attacha sur son dos et fila à toute vitesse dans la réserve.

Asmodeus prit les caisses en bois qu’il lui faisait passer. À l’intérieur se trouvaient des peluches, des fioles, ou des livres. Il les expédiait dans le four en ordonnant que les démons rouges les trient avant envoi, puis fit des aller-retour entre la réserve et le comptoir pour en rapporter plus.

« Besoin d’aide ?

— C’est pas de refus, dit-il en me tendant un ticket. On a eu un pic dans les commandes de démons, et je pensais que ce serait passager, mais c’est de pire en pire. »

Une des « peluches » dressa la tête hors de la caisse avant qu’il ne ferme la trappe. Je sursautai.

Sur la liste, une liste de noms humains était accolée à des mots tels que vérité, connaissance, pouvoir, ou amour.

« Et… qu’est-ce que je dois faire ?

— Prends ce catalogue, dit-il en posant un livre aussi épais qu’un parpaing sur le comptoir, et choisis le démon qui correspond au mieux à la demande. J’en ai un bon stock dans la réserve, même s’il diminue à vue d’œil. Ensuite on le met dans une caisse, on l’envoie au client, il le guide, puis il nous le renvoie quand c’est terminé », dit-il en ouvrant la première trappe.

Des démons rouges s’activaient à l’intérieur. Les parois étaient noires à cause des flammes qui brûlaient en dessous d’eux. 

« Là, c’est pour réceptionner les retours, dit-il en ouvrant la deuxième trappe. Si la loupiote s’allume en vert, faut le sortir de là. » 

Je fronçai les sourcils. La trappe était en fer brossé, d’une propreté exemplaire si l’on mettait de côté la poussière et les toiles d’araignée.

« Elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup servi.

— Oui, mmh, commença-t-il, mal à l’aise. J’ai pas souvent de retours. Jamais, en fait. Pourtant c’est écrit dans le mode d’emploi qu’ils doivent renvoyer les démons, mais ils les gardent. Ça m’oblige à en créer d’autres. En même temps, je les comprends, regarde-les ! »

C’est alors qu’il brandit une créature que j’avais prise pour une peluche. Il ressemblait à un chiot bouledogue anglais. Sa peau rose tendait vers le mauve sur les extrémités. Large et ratatiné sur quatre pattes, il avait une bouche énorme avec des babines qui dégouttaient, et sept yeux rouges brillaient entre ses oreilles tombantes.

« Ils sont pas trop mignons ? » s’exclama Asmodeus en collant sa joue sur la créature qui s’excita et lui lécha la tête de sa longue langue bleue.

J’étais perplexe. Cette créature était peut-être adorable ici, mais qu’en était-il dans mon monde ? Je n’étais pas sûre que les gens ne s’enfuient pas devant elle en hurlant. Pourquoi commandaient-ils des trucs pareils ?

« Allez, dit-il en la donnant à un démon rouge, sois sage ! »

Puis il referma la trappe, et tapota sur sa tablette. Le WOOSH de l’envoi retentit, puis des hurlements lointains s’élevèrent.

Je l’aidai de mon mieux, et choisis dans le catalogue un démon pour chaque demande. Ils étaient classés avec soin et le tableau récapitulatif en annexe m’aida beaucoup. Nous expédiâmes une dizaine de commandes quand la tablette sonna l’heure de fin des livraisons.

« Minuit est passé, expliqua Asmodeus. Si on ne met pas de limite, ça ne s’arrête jamais ! »

Il fit sortir les démons rouges de la trappe. Ils sautèrent sur le comptoir, heureux d’avoir fini leur service, puis coururent vers la sortie. Leurs queues en pointe étaient dressées à la manière d’un chat.

« Désolé pour le contretemps princesse. Allez, je nous fais du thé comme promis ! »

Il déplia une table et un tas de chaises devant la boutique, et je bus mon premier thé en terrasse des Enfers. Il attendit que je valide le choix du thé pour me questionner sur comment j’avais réussi à échapper au programme de Baël.

« Et tes menottes ? »

Je levai les bras et fis flamboyer mon poignet gauche jusqu’à la paume de ma main.

« Une entaille fort efficace, merci encore.

— La roue a tourné bien vite. Tu es douée.

— Disons plutôt que j’ai eu plus de temps que prévu pour m’entraîner. Merci Baël et son système de boucles temporelles. »

Asmodeus leva son verre. Nous trinquâmes à ma réussite, et il rit en me traitant de petite maligne fourbe.

Alors que la rue débordait de festivités, que les commerçants hurlaient pour vendre leurs brochettes, et que les infernaux passaient en bavardant, je pris conscience que ce monde étrange était le mien à présent. Il n’était pas parfait, il était dangereux, mais j’y étais acceptée. Je n’étais plus la fille bizarre qui voyait des fantômes et que l’on mettait à l’écart.

Néanmoins, j’avais hâte de pouvoir mener mon plan à bien, et de poser mes conditions au Roi des Enfers.

J’y avais bien réfléchi. Elles étaient simples : annuler le bannissement d’Azazel, punir Belzebuth et lui retirer le commandement, puis… proposer de prendre ma place de passeur en alternance. Un peu ici, un peu là-bas. Ce serait un compromis parfait. Peut-être que j’en demandais trop, mais je ne risquais rien à tenter le coup. Surtout depuis que les Enfers m’avaient prouvé que j’y avais ma place.

Soudain, Asmodeus se leva en beuglant.

« Eh ! Toi ! »

Je tournai la tête. Une ombre suspecte se mouvait au-dessus du toit de l’échoppe du bâtiment d’à côté. Deux points verts luminescents brillaient dans le noir. Puis mes cheveux se soulevèrent. Une brique jetée avec une force incroyable venait de passer à quelques millimètres de mon visage. Elle s’écrasa sur le toit, visant l’ombre qui l’évita de justesse. Ses griffes glissèrent sur la toiture métallique avec un bruit strident.

« T’es pas le bienvenu ici ! »

Je me retournai vers Asmodeus. Les muscles bandés de son bras préparaient une nouvelle salve. Dans sa main gigantesque, la brique ressemblait à une barre de savon en fin de vie.

Mes cheveux se soulevèrent à nouveau, et une goutte de sueur perla sur ma tempe. Deux fois que je venais de passer très près de me la prendre en pleine figure. Un bruit lourd, puis Asmodeus esquissa un sourire satisfait : il avait atteint sa cible. Je me retournai.

L’ombre dérapa sur la toiture dans une cacophonie stridente. Une vague traînée de lumière verte accompagna sa chute. Lorsqu’elle tomba lourdement au sol avec un bruit d’os brisé, mon cœur sauta dans ma poitrine. Je me précipitai auprès de lui, le cœur battant à tout rompre. Quatre se releva sur ses coudes, une aile étendue sur lui. Je la soulevai pour voir s’il n’avait rien.

« Casse-toi, sale vermine fouineuse ! beugla Asmodeus en jetant une nouvelle brique qui évita de peu de heurter Quatre à la tête.

— Ça suffit ! » éclatai-je.

Asmodeus se renfrogna, puis posa sa brique sur la table.

« Non, mais ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend de l’attaquer comme ça ? Il n’a rien fait !

— Ce sale traître nous balance à Belzebuth ! 

— Oui, bah… on n’a pas toujours le choix », protestai-je en lui montrant mes menottes.

Asmodeus haussa les épaules et s’assit en boudant. Je ne connaissais pas leur histoire, mais je ne pouvais pas rester sans rien faire. Quatre m’avait sauvée à de trop nombreuses reprises pour que je me montre ingrate le jour où je pouvais lui rendre la pareille.

Le prenant par le coude, je l’aidai à se relever. Il titubait. Du sang goutta sur le sol. Asmodeus avait visé juste, et lui avait ouvert l’arcade. Le sang coulait de son sourcil jusqu’à la pointe de son menton. Son œil droit était noyé de sang et son aile pendait. Il cligna des paupières, libérant une larme rouge.

« Asmo… »

Il ne me laissa pas le temps de formuler ma demande. Je reçus une trousse de secours en pleine poitrine. Il marmonna des injures et se rassit en croisant les bras, la tête tournée de l’autre côté. 

« Merci. Toi, suis-moi. »

J’emmenai Quatre dans une ruelle à l’abri des regards et des jets de brique intempestifs. Il me suivit sans un mot. Une fois seuls, je lui indiquai un tas de caisses pour qu’il s’assoie. Mon mètre soixante-dix ne rivalisait pas avec ses deux mètres, et ça, c’était sans compter les cornes et les ailes. Il fallut plusieurs regards insistants entre lui et la caisse pour qu’il comprenne.

D’une main, je soulevai ses cheveux. Il bloqua sa respiration à mon approche. Son arcade couverte de gravillons avait besoin d’un bon nettoyage. J’imbibai un coton de désinfectant, mais Quatre m’arrêta en se saisissant de mon poignet.

« Je n’ai pas besoin d’être soigné, femme.

— Tu saignes, bougre d’idiot. Et je m’appelle Perse.

— Je suis immortel.

— Immortel, peut-être, mais pas indestructible à ce que je vois. »

Il pinça les lèvres, et sa mâchoire se contracta. Cette brindille de l’enfer n’avait pas une grande palette d’expressions à sa disposition, mais le peu dont il faisait usage était parlant.

« Et susceptible aussi. Intéressant. »

Je relevai un sourcil moqueur et ne pus contenir un léger sourire en biais. Quatre ouvrit sa main et me laissa nettoyer sa plaie.

« Je peux bien aider celui qui m’a sauvé la vie… je ne sais même pas combien de…

— Six, lâcha-t-il sans délai. Sept, si j’avais été plus rapide dans le cloître. »

Je le dévisageai avec un intérêt nouveau. J’avais eu raison. Il n’avait jamais eu l’intention de répondre aux ordres de Belzebuth ce jour-là. Il avait voulu me protéger de Gabriel. Je sentis le rouge me monter aux joues.

La trousse de secours contenait une boite d’onguent. En l’ouvrant, j’emplis mes poumons de cette odeur qui me rappelait Quil. Puis, le doigt couvert de cette pâte verdâtre, à quelques centimètres de la blessure de Quatre, mon esprit eut comme une absence.

J’avais déjà vécu cette scène.

Sauf que cette fois, les rôles étaient inversés. J’avais un maigrichon devant moi, oui, mais pas le bon. J’en eus un pincement au cœur. Je secouai la tête, décidée à ne plus penser à mon ancienne vie, et tartinait l’arcade de Quatre sans ménagement. Je ne sentis pas la larme couler sur ma joue. Quatre la retira avec une douceur qui me figea.

Cette fois, nous fûmes deux à cesser de respirer. Mon cœur se mit à accélérer. Ma main sur son visage, la sienne sur le mien. Ses yeux émeraude plongés dans les miens, et moi qui ne savais plus que faire. Cet élan de bienveillance à son égard venait de me coûter les dernières bribes de ma santé mentale. Une boule se forma dans ma gorge. Et si… Et si Stolas avait raison ? Et si Quatre avait quelque affection pour moi ?

Ses yeux se mirent à briller et nous nous écartâmes en même temps. Non, c’était ridicule. Je m’éclaircis la voix en rangeant l’onguent dans la trousse.

« Je dois te ramener à la cage.

— Oui, oui, répétai-je, confuse, en veillant à ne pas le regarder. Laisse-moi dire au revoir à Asmodeus avant. »

Celui-ci ne fut pas ravi.

« Tu vas pas suivre cet…

— Je ne peux pas rester éternellement, le coupai-je avec le plus grand calme. 

— Et pourquoi pas ! Tu es ici chez toi, princesse. Tu n’as qu’un mot à dire et on te fait construire un petit nid douillet comme t’as jamais vu ça. Même Églantine s’est proposée pour te servir à temps plein. »

Je réprimais un frisson. Églantine était une des gigantesques araignées qui travaillaient à la boutique de vêtements de Vassago. 

« Tu la remercieras, mais là je dois rentrer. Avec lui. Je reviendrais, souris-je.

— Comme tu veux. La prochaine fois, tu te choisiras un démon de compagnie, c’est moi qui offre !

Heu… Merci ? »

Le chemin du retour fut long. Nous marchâmes à travers les dunes qui encerclaient la ville jusqu’au grand escalier. En bas des marches, je soufflai. Avec son aile blessée, je n’osais pas lui demander de nous porter.

« Par ici, dit-il en marchant en direction d’une entrée dans la roche.

— Mais, le labyrinthe est en haut.

— Il n’y a pas de haut et de bas, ici. Il n’y a que des chemins. »

Je suivis Quatre dans une grotte. Le plafond s’élevait à une dizaine de mètres, et des stalactites couvertes de lucioles éclairaient l’espace comme des centaines de lustres de bougie. C’était magnifique. Le sol, en revanche, était imbibé d’eau, vaseux et collant. J’avais du mal à avancer. La patience de Quatre semblait infinie, alors que je me tenais aux parois pour extirper mes bottes de cette colle.

Je pressentais que cette traversée allait être bien plus longue que l’aller. Je me risquai à entamer une conversation.

« Et sinon, ça fait combien d’années que tu vis ici ? »

Il se retourna brusquement. Je déglutis, puis attrapai mon courage à deux mains.

« Quoi ? J’ai pas le droit de parler ? Je me disais, comme on est coincés l’un avec l’autre, autant apprendre à se connaître, non ?

— Non. »

Il reprit son chemin. Je soufflai. Je commençais à comprendre un peu mieux ses réactions, mais il restait imprévisible. Pourtant, je ne voulais pas abandonner. Nous étions seuls, sans entraves, à égalité dans ce bourbier. C’était le meilleur moment pour discuter.

« Tu sais, ça pourrait être une bonne chose. Je n’irais pas jusqu’à penser que nous pourrions être amis, non, j’ai bien saisi que c’était pas ton genre. Mais ce serait moins bizarre entre nous déjà. Parce que, bon, on ne va pas se le cacher, parfois t’es quand même pas mal flippant, donc si j’en savais un peu plus sur toi et que toi, tu en savais un peu plus sur moi, on pourrait…

— Tu parles toujours autant ? me rabroua-t-il.

— Heu… Oui. Surtout quand je suis nerveuse.

— Es-tu nerveuse ?

— Tu me rends nerveuse. »

Il fronça légèrement les sourcils, puis se retourna et reprit son chemin. Je soupirai. Discuter avec lui relevait de la course de fond.

« Attends ! criai-je en lui attrapant le bras. Arrête de fuir la conversation, c’est pénible. Surtout que c’est toi qui as commencé en te montrant sympa avec moi ! En m’expliquant comment lire le manuscrit. …Et en me sauvant la vie sept fois ! ajoutai-je. Je… Beaucoup de choses vont bientôt changer. Le conseil va devoir prendre une décision à mon sujet et…

— Qu’attends-tu de moi ? » demanda-t-il d’une voix désabusée.

Je baissai la tête. Il n’était pas dupe.

« Si je dois être parfaitement honnête… J’aimerais que tu t’abstiennes de voter.

— Sois rassurée. Je ne vote pas au Conseil, dit-il avant de se retourner à nouveau.

— Jamais ?

— Non.

— Pourtant, tu es le quatrième prétendant au trône.

— C’est un titre honorifique pour avoir libéré les anges déchus de leurs chaînes. Il n’est rien d’autre.

— Vraiment ? Ou c’est Belzebuth qui t’a demandé de ne pas prendre la place que les autres t’ont attribuée ?

— … peu importe. »

Je lui attrapai le bras.

« Quatre ! Attends, bordel ! Je… Ça me rassure, OK, je ne vais pas le nier. Mais en dehors du vote, je… Je vais vivre ici, et j’aimerais… qu’on s’entende. »

Je voulais surtout qu’il cesse d’être aussi imprévisible et qu’il décide une bonne fois pour toutes s’il était mon allié ou non. Cependant je n’avais pas le courage de lui dire. J’avais trop peur qu’il perde son sang-froid comme la dernière fois.

« On a sûrement des points communs, et…

— Non.

— OK, alors dis-moi pourquoi tu m’aides sans cesse ? » finis-je par m’énerver.

Il ne réagit pas, et accéléra. Je le suivis au pas de course.

« Pourquoi m’avoir montré ce souvenir de ma mère ? Dans quel intérêt ? Et d’ailleurs, comment as-tu eu mon manuscrit ? Tu peux au moins répondre à cette question. Quatre !  Réponds-moi !

— Je l’ai pris chez toi.

— Impossible, le sceau…

— Il ne fonctionne pas sur les êtres comme nous.

— … Donc nous avons bien un point commun. »

Il me fusilla du regard, mais je l’ignorai et préférai lui sourire. Au jeu de qui a raison, il venait de marquer un but contre son camp. Cependant, je décidai de ne plus le harceler avec mes questions. Je sentais que j’avais déjà trop tiré sur la corde.

« Je me tais, dis-je en levant les mains en signe de reddition. Je me tais. »

Il se remit à marcher. Je l’entendis souffler et ne pus m’empêcher de pouffer. Ses épaules se contractèrent, mais il ne se retourna pas cette fois pour me lancer ses regards furieux. Il m’attendit même lorsque je coinçai à nouveau mes chaussures dans la vase épaisse de cet interminable chemin.

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