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Ap 15 : « Langage, mademoiselle Evans »

Baël nous ouvrit le hangar en me saluant. Quatre entra avec moi dans la cage, et referma la porte derrière lui sans lâcher les barreaux. J’allais lui demander ce qu’il fabriquait, mais la cage se mit en branle. Je perdis l’équilibre.

On aurait dit qu’on nous remontait à la main. La cage valdinguait d’un côté, puis de l’autre. J’étais incapable de tenir sur mes pieds sans vaciller, portée par le mouvement comme sur une planche de surf en pleine houle.

À force de tomber sur Quatre, il finit par m’attraper par la taille et me maintint contre lui. Je n’osai lever la tête. Je me sentais rougir et je ne voulais pas qu’il le voie. Il risquait de se faire des idées.

Lorsque le premier rayon de lumière perça à travers le tunnel, il rompit le silence.

« Quand tu entreras dans la salle du Conseil demain, murmura-t-il, adresse-toi uniquement au Roi. Ignore les autres. Surtout le Commandant.

— Est-ce que tu es en train de me donner… un conseil ?

— Ne voulais-tu pas que je t’avertisse avant ? »

La cage remonta devant Bastien qui moulinait à la main le mécanisme. Il fit un autre tour sur l’engrenage rouillé, et la nacelle vacilla une dernière fois avant de se stabiliser. Je me retins de tomber en m’appuyant contre le torse de Quatre.

Bastien épongeait son front trempé de sueur en déverrouillant la porte. Quatre sortit et la claqua pour m’empêcher de le suivre. J’étais confuse. Il déplia ses ailes, puis fit quelques flexions avec son aile blessée. Je lui tapotai l’épaule pour attirer son attention. Il se dégagea d’un mouvement et ne se retourna pas. Il me laissa croupir derrière mes barreaux sans plus de considération. À croire que maintenant que nous étions de retour à la surface, je n’existais plus.

« Je n’arrive pas à te suivre, soufflai-je. Pourquoi tu agis comme ça ? » 

J’en avais marre de ses manigances et de ses alternances de chaud et de froid. Il s’était montré bien plus aimable – si on peut le dire ainsi – dans les bas-fonds. 

« Tu n’as pas à le savoir, femme, répondit-il sèchement.

Eh ! Ça suffit avec ça. Je te l’ai déjà dit, j’ai un prénom ! Et tu as tort, j’ai besoin de le savoir. J’ai besoin de savoir sur quel putain de pied danser avec toi.

— Il doit obéir aux ordres du Roi », dit une voix avec un flegme étonnant compte tenu de la révélation.

Je me décalai, la boule au ventre. Astaroth sortit de la forêt en marchant avec grâce sur la neige épaisse. Quatre se pressa de courber la tête devant lui.

« Du Roi ? répétai-je, incrédule.

— Qui d’autre ? Belzebuth peut être contradictoire, mais pas à ce point. Il ne ferait rien qui l’empêcherait d’atteindre son but. Toi, en revanche, dit-il en se tournant vers Quatre qui était resté courbé, tes agissements montrent bien que tu ne suis pas le même plan que celui que tu appelles Maître.

— Maître Astaroth…

— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler ainsi. Et n’aie crainte, je n’en référerais pas au Commandant. Je ne ferais rien qui va à l’encontre de notre Roi. »

Quatre se releva tandis qu’Astaroth s’approchait de la cage. Ses chaussures en cuir s’enfonçaient à peine dans la neige. Il portait son costume trois-pièces gris, serré autour du cou. Sa tête triangulaire aux longues cornes qui descendaient dans son dos devint floue, puis se transforma en un visage d’homme souriant.

« Bonjour mademoiselle Evans, dit-il avec une légère révérence. Custodis-Evans, si je ne me trompe pas ? Saviez-vous que votre nom, Custodis, signifiait gardien en grec ? À n’en pas douter, votre lignée remonte aux temps anciens. Sûrement avant la création des anges, même. N’est-ce pas extraordinaire ? »

J’acquiesçai en fronçant les sourcils. Astaroth se montrait aimable, mais cela ne voulait pas dire que je pouvais m’y fier.

Physiquement, il était différent des autres. Lucifer, Stolas, Belzebuth, Amon, ceux-là arboraient un visage imberbe, aux traits fins, presque juvénile. Lui portait une épaisse moustache aux extrémités pointues et élégamment relevées. Cette apparence de dandy quadragénaire tout droit sorti d’un film des années quarante détonnait au milieu de ces éphèbes.

D’un mouvement de main, il ouvrit ma cage sans toucher la serrure.

« Notre Commandant désire s’entretenir avec vous avant le Conseil et m’a chargé de venir vous chercher. Mais avant de le rejoindre, je dois me rendre à la salle des archives pour y prendre un document. Je crois me rappeler que vous connaissez cet endroit. Voudriez-vous m’accompagner ?

— Est-ce que j’ai le choix ?

— Évidemment, ceci n’est qu’une proposition. Vous pouvez rejoindre Belzebuth avec Quatre si vous préférez. »

Comme si j’allais rater cette opportunité de gagner du temps. Surtout que Lucifer avait dit qu’Astaroth n’avait pas été difficile à convaincre de se ranger de mon côté. Cependant, il lui avait demandé quelque chose en échange. Une chose que Lucifer avait affirmé être inenvisageable. C’était l’occasion d’en apprendre plus.

« Je vous accompagne.

— Bien. Quatre, nous te retrouverons dans la salle du Conseil. »

Quatre s’inclina une dernière fois avant de s’envoler. Je boutonnai mon manteau jusqu’au col pour me protéger du froid et suivis le lieutenant dans la clairière enneigée.

Nous passâmes devant le portail et il s’arrêta pour l’inspecter. Je resserrai mes bras sur mon ventre. Une brise glaciale soufflait. J’étais frigorifiée.

Astaroth soupira et posa sa main sur le portail gris, plongé dans un sommeil de marbre et de glace. 

« Nous retenons tous notre souffle dans l’attente d’un retour à la normale, et vous êtes la seule à pouvoir changer son état, dit-il en touchant les arabesques recouvertes de stalactites translucides. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais la porte gérait le passage et la répartition des âmes vers les différents niveaux des Enfers. Le décès de Sërberus a entraîné des répercussions bien plus graves que nous aurions pu le redouter.

— Comment ça ?

— Depuis qu’il nous a quittés, la porte a cessé son œuvre. Les âmes des morts sont bloquées de l’autre côté, à attendre qu’elle s’ouvre à nouveau. Le temps court, mademoiselle Evans, et notre monde est aussi figé que la porte.

— Comment ça fonctionnait avant Sërb ?

— Le dieu des morts Thanatos s’occupait personnellement de tous les passages, entrants ou sortants. Il était la clé de la porte, en quelque sorte. Il a abandonné son poste à l’arrivée du Juge.

— … Quatre ?

— Oui. Pour garantir que la trêve entre les Enfers et Sion ne soit pas violée par l’un ou l’autre des camps, Quatre a confiné nos deux cités lors de ce que l’on appelle désormais l’enchaînement. Thanatos a refusé d’être entravé, ce que l’on peut comprendre, alors Sërberus s’est proposé de prendre sa place. »

Mon cœur se serra. Cela lui ressemblait bien de se sacrifier pour le bien commun. Sërb était un Saint.

« Cet enchaînement devait n’être que temporaire. C’était une punition qui devait être levée lors de la réconciliation d’Elohim et de Samaël. Réconciliation…

— Qui n’a jamais eu lieu, terminai-je.

— En effet. »

Mes pensées commencèrent à s’accélérer dans ma tête. Les informations faisaient leur chemin, et je vis une lueur d’espoir dans ce chaos. Si Thanatos était le passeur originel, la clé de cette fichue porte, Belzebuth n’avait pas besoin de moi. Il n’avait qu’à demander à Thanatos de reprendre sa place. Et j’étais prête à tout mettre en œuvre pour le persuader !

« Mais alors il suffirait de rappeler Thanatos et de… 

— Il n’est plus ici, trancha-t-il en coupant dans l’œuf ce nouvel espoir. Voyez-vous, il y a quelques années de cela, il est tombé amoureux d’une mortelle et a abandonné son immortalité pour vivre à ses côtés. J’aurais aimé vous dire qu’il est pleinement heureux, mais hélas, il est mort. Son âme mortelle aurait dû se retrouver dans la plaine des Asphodèles, mais je ne l’y ai pas vu. Compte tenu de son statut d’ancien dieu des morts, je suppose qu’il doit se trouver dans le Tartare. 

— Vous supposez ? 

— Les Moires ne sont pas très enclines à me partager leurs registres. Ce que nous savons de ce qui s’y trouve est donc purement spéculatif. Mais même s’il y était, cela ne changerait rien. Personne ne sort du Tartare. Jamais. Si vous espériez qu’il vous serve de remplaçant, je suis navré de vous décevoir. »

Mon cœur cognait au rythme douloureux de la fin des illusions. 

« Quelle merde…

Langage, mademoiselle Evans. Mais oui, vous avez raison : nous sommes dans une situation hautement problématique. Voilà pourquoi nous avons grand besoin de vous.

— Pour que je vous ouvre la porte, murmurai-je.

— Pour que vous la remettiez en marche, pour que les Enfers puissent à nouveau accueillir les âmes mortelles, offrir un lieu de repos pour les uns, et de punition pour les autres. Ainsi va notre monde. »

Je repensai aux enfants secwepemc. Au pensionnat, mon pouvoir avait permis de libérer ceux qui désiraient passer de l’autre côté. Je baissai la tête. Le souvenir de ce que j’avais ressenti alors, de cette paix, de cet accomplissement, était encore présent dans mon cœur. À ce moment-là, j’avais compris à quel point mon rôle était important.

Pourtant, je ne pouvais pas l’accepter tant que Belzebuth était à cette place de Commandant. Ce n’était pas qu’une question de vengeance, mais de justice. Pour moi, pour Matt, John, ma mère, Roberta, et Élise. Trop d’êtres chers avaient été punis parce qu’ils m’avaient été proches. Je ne le laisserais pas s’en sortir comme ça.

« Je n’ai pas de meilleure raison à vous donner d’accepter ce poste, à part la pure vérité. À présent, vous savez ce que nous attendons tous de vous. À vous de faire votre choix, même si vous n’en avez pas vraiment d’autres.

— Car si je refuse… ? demandai-je sur un ton de défi.

— Alors ce sera au Conseil de décider de votre sort, et de celui de la porte. Par chance, le Juge se trouve encore parmi nous. » 

C’était là une délicate façon de me faire comprendre que l’on m’y enchaînerait de force. Astaroth sourit, renfonçant cette illusion de choix.

Nous continuâmes notre route jusqu’à la tour céleste. Je cessai de grelotter en entrant dans l’ascenseur surchauffé.

« Lucifer m’a expliqué que vous seriez encline à accepter votre place à quelques conditions, dit-il alors que les portes se refermaient. J’aimerais beaucoup les entendre avant que vous ne les soumettiez devant le Conseil au grand complet. »

Je me mordis la lèvre. Il était le lieutenant de Belzebuth. Hors de question de lui dévoiler mes plans. Puis je me souvins que je n’étais pas la seule à avoir des demandes.

« Lui m’a dit que vous aviez une requête en échange de votre vote. Qu’est-ce que c’est ? »

Astaroth sourit. Un étrange éclat brilla dans ses yeux.

« Nous garderons donc nos secrets jusqu’à ce que le temps de les révéler s’y prête. »

La sonnerie de l’ascenseur retentit, et les portes s’ouvrirent dans le couloir de l’hôtel. Nous marchâmes en silence. Au loin, je reconnus la porte sans plaque. Elle s’ouvrit pour laisser sortir Baël. Il nous salua et me renouvela ses remerciements pour mon aide.

« Je vois que vous avez déjà réussi à vous faire des alliés judicieux, dit Astaroth en prenant un trousseau de clés pour déverrouiller la salle des archives. J’en profite pour vous remercier d’avoir signé le registre. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de complications que vous m’avez évité. J’aurais bien évidemment préféré que vous le remplissiez en partant, mais j’ai réglé ce malentendu. »

Il ouvrit le premier tiroir d’un meuble en bois à l’entrée, sortit un tas de feuilles, en prit une et me tendit l’autre.

« Pouvez-vous toutefois vérifier cette liste et me confirmer que c’est là tous les artefacts que vous avez emportés dans votre monde ? J’ai déjà indiqué que vous aviez retourné le couteau d’Héphaïstos. »

Je lus attentivement chaque ligne :

Annuaire infernal ; appels externes pour les missions interroyaumes.

Bouclier et épée de garde impérial romain ; fais partie de la collection privée d’Hadès.

Menottes restrictives et son jeu de clé ; commande spéciale pour limiter les capacités des gardiens. Prototype numéro 1.

Épée spectrale de Thanatos ; conteneur d’âmes, rend une âme immortelle mortelle.

Voilà qui était une information particulièrement intéressante.

Je rendis la liste à Astaroth en lui demandant plus de renseignements sur l’épée. Il dut penser que je faisais simplement preuve de curiosité, et me raconta que Thanatos avait puni de nombreux Dieux pour leurs impudences dans le Royaume des humains en les rendant mortels. Ils y restaient jusqu’à la fin de leur vie, et attendaient qu’on leur ouvre l’accès aux Enfers depuis la plage de Charon. Certains y étaient restés bloqués des centaines d’années.

« Est-ce qu’ils ont retrouvé leur immortalité en rentrant ?

— Seulement lorsque Thanatos a jugé bon de leur rendre. Voyez-vous, leur âme immortelle était coincée dans la lame de l’épée. Seul lui pouvait décider de leur sort. La plupart ont été envoyés au Tartare. »

Azazel avait dit que cette épée était capable de mettre à terre un immortel, mais n’avait pas précisé comment. Si seulement je pouvais trouver Thanatos et lui demander de trancher la gueule de Belzebuth… Si seulement je pouvais mettre la main sur ce dieu… Il semblait être la solution à tous mes ennuis. Son rôle auprès de la porte, son arme, tout en lui hurlait ma délivrance.

Astaroth toussa, me sortant de ma rêverie. Il replaça la liste dans le tiroir et nous quittâmes les archives. Dehors, le couloir s’était changé en forêt. Je déboutonnai ma veste et avançai jusqu’à l’ascenseur. Au moment d’appuyer sur le premier niveau, Astaroth hésita, et se tourna vers moi, un sourcil levé.

« Je vous ai beaucoup parlé du Tartare aujourd’hui. Nous pouvons y faire un détour si cela vous intéresse tant.

— Oui ! J’aimerais beaucoup ! », m’empressai-je de répondre. 

Astaroth me lança un regard surpris. Je détournai la tête en me pinçant les lèvres. Il avait dit que personne ne sortait du Tartare, mais je possédais le don de voyager entre les mondes. Si je pouvais voir le Tartare, apercevoir à quoi cela ressemblait, je pourrais m’y téléporter. Une fois à l’intérieur, je n’avais qu’à trouver ce dieu pour lui parler. S’il acceptait, je pourrais faire ce que j’avais prévu de faire avec Sërb : rentrer chez moi, être gardienne à mi-temps, dans mon monde, et…

Tu délires, Persy. Même Azazel trouverait ce plan irréaliste.

L’habitacle vibra en entamant la descente. Plus nous nous enfoncions dans les profondeurs de la terre, plus la température grimpait. Je retirai mon manteau et épongeai mon front. Sous nos pieds, la plaque du sol brunissait sous l’effet de la chaleur.

La porte s’ouvrit sur un véritable brasier. De chaque côté d’un chemin de pierres noires s’élevaient des fosses de lave en fusion. Les effluves rougeoyants dansaient à la surface comme le ressac des vagues qui s’échouent sur les rochers.

« Le Tartare est resté inchangé depuis sa création. Lors de notre arrivée, Campé a laissé sa place aux moires, et celles-ci ont refusé mon plan de redécoration. »

Au bout du chemin, des braseros encadraient une porte qui s’élevait jusqu’au plafond. Ce n’est qu’à mi-chemin que je pris conscience de leur taille impressionnante. Je passai devant l’un d’eux, et étouffai un cri face à leur terrifiante nature.

Les coupoles enflammées étaient soutenues par des statues de géants. Figeés la gueule ouverte dans un dernier hurlement, les statues ne semblaient pas en être. Les traits de leurs visages étaient trop imparfaits, trop humains, comme s’ils avaient réellement existé et avaient été pétrifiés pour l’éternité.

Avec la manche de mon manteau, j’épongeai la sueur qui coulait le long de mes tempes. Je déglutis en levant la tête.

La porte était plus impressionnante encore. Des milliers de statues aux corps contorsionnés dans des positions impossibles semblaient hurler, leurs bras tendus vers nous comme s’ils avaient cherché à s’échapper avant d’être pétrifiés dans la porte. Un peu plus haut, des bras sortaient de l’interstice. Plus haut encore, des corps pendaient, retenus par les pieds par des mains difformes.

« Impressionnant, n’est-ce pas ? Une architecture antique qui abrite les pires maux de ce monde. Les titans, des anciens dieux et même des anges. Et, bien entendu, les cavaliers de l’Apocalypse. Enfin, non : juste leurs chevaux. »

Astaroth s’amusa de ma surprise autant que de ma curiosité.

« Vous devez savoir que chacun de nous peut devenir un de ces cavaliers. Si nous avons soudain un désir de mettre le monde en miettes, alors le cheval nous reconnaît comme son maître et nous nous transformons en cavalier.

— Donc en enfermant les chevaux on empêche l’apparition de nouveaux cavaliers ?

— Non, on limite les odeurs dérangeantes. Il faut être soumis à une véritable rage pour être choisi. Conquête a le même cavalier depuis la nuit des temps. Un fou furieux du nom d’Abaddon le destructeur. Il est enchaîné sur une des crêtes du Tartare. »

Le nez en l’air, je ne vis pas qu’Astaroth s’était arrêté, et lui rentrai dedans.

« Notre chemin s’arrête ici. Les moires ne me laissent jamais entrer. »

Je ne cessai de fixer la porte en hochant la tête. Il prit ma confusion pour un défi, et frappa deux coups. Une trappe coulissa à notre hauteur et un œil s’agita dans tous les sens dans l’interstice.

« Qui est-ce ? demanda une voix aiguë de vieille femme.

— C’est encore cet empêcheur de tourner en rond d’Astaroth, répondit une autre voix similaire.

— Mais qui est avec lui ? demanda une troisième voix.

— Perse Evans est avec moi, répondit Astaroth. Je souhaiterais lui montrer votre humble demeure.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Perse Evans, Perse Evans… Atropos, donne-moi le registre.

— Mais c’est toi qui le tiens, Lachésis ! »

La trappe se referma d’un coup sec. Nous les entendîmes tourner les pages.

« Ah ! Perse Evans ! »

La trappe se rouvrit, et l’œil réapparut. Il scruta l’extérieur jusqu’à se fixer sur moi. Puis il se plissa d’un air malin. Les femmes gloussaient derrière la porte.

« Laisse-moi la voir ! dit l’autre femme en glissant sa tête à côté.

— Mais poussez-vous  !

— Clotho, tu me marches dessus ! »

Un troisième œil se posa au-dessus des deux autres.

« Mesdames, je vous prie, un peu de tenue. Pouvons-nous entrer ? redemanda Astaroth avec une amabilité exacerbée. Ou simplement elle, si vous ne souhaitez pas ma présence.

— Quand le temps viendra, nous lui donnerons ce que son cœur désire, prophétisa l’une d’elles d’une voix lente et mystique.

— Mais pas maintenant !

— C’est trop tôt !

— Revenez plus tard ! »

Puis elles claquèrent la trappe. Les moires, hilares, s’éloignèrent en nous laissant sur le carreau.

« C’est à se demander si elles ne passent pas leurs journées à boire », soupira Astaroth.

Je me rapprochai de la trappe, à la recherche d’un interstice qui aurait pu me faire voir ne serait-ce qu’une ligne de paysage. Mais elle était hermétique, parfaitement scellée.

Un autre plan pourri qui tombait à l’eau.

« À présent, rentrons. Ne faisons pas attendre le Commandant plus longtemps. J’espère que vous saurez vous montrer réceptive, à défaut d’être coopérative. »