Site icon Romans de Berg

Ap 17 : « La rébellion des deux empaffés »

Le jour du Conseil des Enfers était enfin arrivé. Les traqueurs, ces volatiles infernaux qui servaient de messagers et de surveillants pour âmes en quête de liberté, volaient en cercle autour de la tour céleste. Ils montaient et descendaient, en parfaite synchronisation. Ils ne posaient jamais. Ils ne changeaient jamais de direction.

Cela faisait des heures que durait leur manège.

Un crissement de pas dans la neige me mit en alerte. Quatre quitta son perchoir au-dessus de ma cage. Stolas émergea de la forêt en me saluant. J’étais tellement soulagée de voir un visage amical que je fondis en larmes au moment où il me fit sortir.

« Oh, Stolas ! Belzebuth a dit qu’il torturerait Élise, Matt, John, et ma mère, énumérai-je entre deux pleurs incontrôlables.

— Il ne touchera pas à un cheveu d’Élise, grinça-t-il brusquement. Ni à aucun membre de votre famille, se reprit-il d’une voix plus calme. Commandant des Enfers ou non, c’est moi le gérant de la plaine des Asphodèles. C’est mon niveau. Je ne laisserais rien leur arriver. C’est une promesse.

— Mais ma mère… elle n’est…

— Calmez-vous, voyons. Elle se trouve au jardin des châtiments, sous la protection de Paimon, et je suis tout à fait certain que celle-ci a déjà pris toutes les dispositions nécessaires pour la mettre en sécurité. Mademoiselle Evans, ayez confiance en nous. Nous sommes de votre côté. »

Je hochai la tête et séchai mes larmes d’un revers de manche. Il avait raison, et je savais au fond de moi que je pouvais m’en remettre à eux.

En chemin, Stolas m’informa que le Conseil était en train de se réunir, et que même si cela prenait toujours un temps fou avant que Baël n’arrive à délaisser son poste d’opérations, je devais me presser. Il m’accompagna en bas de la tour de l’Hadès, là où se trouvaient mes appartements. 

« J’ai pris la liberté de vous préparer une tenue appropriée pour l’occasion. J’espère que celle-ci vous plaira. Prenez un bain, habillez-vous, et rejoignez-nous. Vous attendrez derrière la porte de la salle du Conseil. Ainsi, quand ce sera à votre tour de vous exprimer, vous pourrez le faire à point nommé. »

J’acquiesçai et montai les marches. Quatre me suivait en retrait.

La chambre était plongée dans l’obscurité. J’ouvris les rideaux et m’approchai du miroir sur la commode : j’avais une tête à faire peur. Après un bain rapide, je me dirigeai vers le lit où un tas d’affaires avait été laissé à mon intention. Je les dépliai pour découvrir un pantalon palazzo noir, aux jambes larges et à la taille ajustée, ainsi qu’un haut noir à col montant, dénudé dans le dos. L’ensemble était du plus bel effet. Une ceinture me servit à maintenir le carnet de ma mère calé sur mon ventre. Sous l’épais velours, il était invisible.

Je dénouai ma queue de cheval emmêlée et pris une brosse sur la commode. Sur un plateau avait été déposé un collier de plaques d’argent et de rangées de diamants et de perles, qui entourait intégralement le cou et reposait sur les épaules. Ce collier avait des allures de plastron de guerrier modifié en Haute Couture. Sublime. Il complétait à merveille la tenue, et apportait une touche presque royale. Je bataillais avec le fermoir, quand je sentis des doigts prendre le relais.

« Merci », dis-je à Quatre qui retournait déjà dans le coin le plus éloigné de moi.

Depuis notre dernière interaction, après l’incident, il avait grimpé sur son perchoir et ça avait été fini. J’avais cessé d’exister. Il continuait à tenir son rôle de chaperon, mais sans m’adresser un seul regard. Pas même du coin de l’œil, ou d’un roulement de pupille. Rien.

Comment pouvais-je lui en vouloir ? C’était en partie de ma faute s’il était devenu muet.

Alors, ce geste, si anodin en apparence, représenta pour moi plus que tous les mots qu’il ne pouvait plus prononcer. Pour respecter les consignes de Belzebuth, Quatre se tiendrait à distance. Mais il continuerait à me venir en aide au besoin, même pour quelque chose d’aussi insignifiant qu’un fermoir de collier.

Rassurée à son sujet, je repris ma préparation et coiffai mes cheveux en un chignon bas. Un peu de maquillage pour contrebalancer mon teint de cadavre, avec une touche de rouge à lèvres bordeaux. Je me trouvais belle, et cela suffit pour regonfler mon moral.

J’allais affronter la plus grande épreuve : le vote du Conseil des Enfers. Tout allait se jouer là, autour de cette table. J’étais plutôt optimiste, mais pas idiote pour autant. Rien ne me permettait d’être sûre qu’ils voteraient en ma faveur comme ils l’avaient dit. Belzebuth avait raison sur ce point : les Enfers n’étaient pas une colonie de vacances. J’avais confiance en Paimon, en Stolas et Lucifer, mais il suffisait que Quatre et Baël votent finalement contre moi et c’en était fini.

Quatre m’accompagna et me laissa derrière la porte à attendre. Je tirai sur mon haut, triturai mon collier et vérifiai mon chignon une dernière fois. Pour la troisième fois. Peu importait à quel point j’avais répété mes conditions dans une liste parfaitement ordonnée, je ne me sentais pas prête. J’allais jouer mon éternité sur ma foi en des personnages que je connaissais à peine.

Je collai mon oreille contre la pierre en me mordillant un ongle.

« Comment se sont déroulés les trois jours que je t’avais octroyés ? entendis-je. Lui as-tu fait découvrir les meilleurs aspects des Enfers pour la convaincre de prendre sa place ?

— Tout à fait, mentit Belzebuth après avoir fait grincer sa chaise. J’ai personnellement veillé à ce qu’elle soit confrontée aux… heumerveilles des trois premiers niveaux. Cependant, elle s’obstine à refuser notre proposition. Je comprends la démarche bienveillante, et je la salue, mais cette fille s’est révélée insensible aux charmes des Enfers. Nous ne pouvons perdre plus de temps avec ce sujet récalcitrant. Je demande à ce qu’on fasse appel à Quatre pour l’enchaîner au portail, comme Sërberus avant elle. Ce confinement imposé par son refus égoïste ne peut plus durer.

— Mon Roi, si je puis me permettre, intervint la voix hautaine d’Astaroth. Elle m’a affirmé qu’elle accepterait sa place à certaines conditions, qu’elle souhaite énoncer devant le Conseil.

— Je confirme, fit la voix de Lucifer.

— Pardon ?! s’écria Belzebuth. Attendez, on ne va pas commencer à prendre en considérations les demandes de…

— Alors qu’elle vienne les énoncer.

— Mon Roi ! s’étrangla Belzebuth.

— Elle est justement ici, à attendre votre ordre pour nous rejoindre, dit Stolas. 

— Parfait. Qu’elle entre. »

C’est alors que la lourde porte en pierre se mit en mouvement, ouvrant ses pans pour moi. Je vidai mes poumons d’une traite, puis inspirai et avançai d’un pas en direction de mon destin.

Les membres du Conseil tournèrent la tête en même temps. Stolas me gratifia d’un clin d’œil furtif, tandis que Belzebuth se tassa dans son fauteuil en se massant les tempes. L’obscurité de la pièce fit glisser sur mes yeux ce voile blanc qui me permettait de voir dans la nuit comme en plein jour.

Je m’avançai jusqu’au bout de la table, et me plaçai près de Stolas.

Dans sa rangée se trouvait Baël le crocodile à tête de crapaud, les yeux brillants d’Amon au milieu de son corps de fumée noire, Quatre qui fixait la chaise vide devant lui, puis Belzebuth, sous sa forme de bouc. De l’autre côté était assise Paimon avec son masque en crâne de cerf, puis Astaroth et sa tête triangulaire. Le siège vide d’Azazel le séparait de Lucifer, assis près du Roi. Il était le seul à avoir une apparence humaine. Sa beauté n’en était que plus évidente.

Le Roi des Enfers ressemblait à tout ce que l’imaginaire tordu des poètes des temps anciens avait pu craindre. La peau rouge de son torse était tendue sur une montagne de muscles impressionnants. Une tête carrée au menton pointu était surplombée par de larges cornes noires qui se dressaient vers le ciel. Si Belzebuth avait dit être le diable, c’était bien le Roi des Enfers, Satan, qui en avait véritablement l’apparence. 

Il se leva en poussant sur les accoudoirs de son trône. Il tituba légèrement, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Surprise par sa réaction, je ratais la révérence que j’avais pourtant répétée.

« Le Conseil est ajourné, dit tout à coup le Roi d’une voix incertaine. Je souhaite m’entretenir avec elle. En privé », ajouta-t-il.

Les membres du Conseil se dévisagèrent, murmurants et chuchotants. Apparemment, ce n’était pas une situation normale.

« Êtes-vous sourds ? SORTEZ ! » gronda-t-il au point d’en faire trembler les murs.

Tous se levèrent et sortirent en continuant leurs messes basses. À son passage, Amon se lécha les lèvres de façon lubrique, et Belzebuth me lança son plus beau regard noir. Je déglutis. La porte se referma, me laissant seule avec le Roi, dans un silence qui descendit mon courage en flèche.

« Approche », dit-il d’une voix douce, comme s’il s’adressait à un animal craintif.

Je m’avançai, l’estomac noué. Cela n’était pas censé se passer comme ça. D’ailleurs, comment était-ce en train de se passer ?

Une fois devant lui, il m’observa un instant, puis tendit la main vers mes cheveux.

« Je peux ? » demanda-t-il avec une telle douceur que je ne pus refuser.

Il retira délicatement l’épingle qui maintenait mon chignon, faisant glisser mes cheveux le long de mon dos. 

« Je ne savais pas… chuchota-t-il comme à lui-même en attrapant délicatement mon menton entre ses doigts. Si j’avais su… »

C’est alors qu’il laissa tomber son apparence monstrueuse pour adopter celle d’un homme d’une cinquantaine d’années, à la peau brune et à la barbe fournie. Son costume noir à cravate rouge était taillé sur mesure, épaulettes comprises.

Il m’observa longuement de ses grands yeux noirs pétillants. Entre ses mains, j’avais l’impression d’être un trésor retrouvé. Je ne saurais dire pourquoi, mais je me sentis étrangement sereine. En monstre comme en homme, il était écrasant de prestance.

« J’attendais un nouveau passeur, mais jamais je n’aurais pensé que ce puisse être toi. Tu lui ressembles tellement…

— De quoi vous… ?

— Viens, s’exclama-t-il, me coupant dans mon élan. Ta présence change la donne. »

D’un geste de la main, il ouvrit un portail, exactement comme les miens. Je le suivis à travers la surface miroitante. Nous nous retrouvâmes dans un immense bureau avec terrasse, qui surplombait une salle plus impressionnante encore. Le mobilier était en quartz noir, avec un fauteuil de cuir à haut dossier, dans le style des grandes entreprises des années quatre-vingt. Il y avait même un téléphone filaire et un fax.

Le Roi ouvrit la porte-fenêtre et avança sur la terrasse. Je le suivis d’un pas peu assuré, en regardant mes pieds. Je n’étais jamais à l’aise à marcher sur des grilles, alors je restai alerte au moindre grincement métallique suspect. Une fois devant la rambarde, il tendit les bras avec fierté.

« Bienvenue dans le quartier général des Enfers ! »

Le mur en face était recouvert d’écrans, du sol au plafond. En bas, des dizaines de personnes habillées de blouses noires s’affairaient devant des rangées d’ordinateurs et de consoles d’opérations, avec autant de boutons et de molettes qu’elles pouvaient en contenir. Le quartier général ressemblait à la salle de contrôle de la NASA, dans les années soixante-dix, à la différence qu’ici, tout était peint en noir. Les chaises grinçaient, les stylos cliquetaient, et sur les écrans défilaient des milliers de lignes de code. Mes yeux se voilèrent pour percer l’obscurité, et je vis ceux du Roi en faire de même.

« Elohim crée la vie, les âmes, mais ce qui leur advient à leur mort, ça, il s’en lave les mains. La gérance revient aux Enfers. Nous veillons à ce que la répartition des âmes soit équivalente entre les trois premiers étages. Les trois jauges sur ce grand écran à droite doivent être au même niveau, entre les justes de la plaine des Asphodèles, les égarés du jardin des oubliés, et les pécheurs du labyrinthe des châtiments.

— Que se passe-t-il s’il y a trop d’âmes dans un niveau ?

— S’il y a trop d’âmes dans la plaine, le Commandement est chargé de constituer une équipe de chuchoteurs. Ils sont envoyés auprès des humains pour influencer les plus susceptibles de basculer dans la noirceur. Astaroth coordonne les missions à l’extérieur. Ce sont les seules sorties autorisées pour les infernaux, alors elles sont très attendues. Dans le cas où la balance pencherait dans l’autre sens, il contacte Raphaël pour que Sion dépêche une équipe. »

Je me penchai par-dessus la rambarde. Les opérateurs tapaient des informations sur des consoles informatiques dépassées, déplaçaient des chariots remplis de dossiers, et passaient en revue les écrans au mur en argumentant entre eux. Une véritable fourmilière.

« Le travail du quartier général est de récolter les données et de les transférer au Commandement qui se charge de répartir les âmes dans les niveaux, de vérifier que chacun est bien à sa place, que les recensements sont corrects, que chaque gérant s’occupe bien de son niveau, et de répondre à leurs demandes si besoin.

— C’est une véritable entreprise…

— Oui, on ne manque pas de boulot. Sauf depuis la mort de Sërberus, bien sûr. »

Sur la gauche, un tableau d’affichage intitulé « entrées » était vide, et clignotait de rouge.

« Mais ce n’est que temporaire, jusqu’à ce que tu rétablisses la connexion avec la porte pour réapprovisionner les Enfers en âmes défuntes. Ça nous aura au moins permis de rattraper notre retard, mais il ne faudrait pas que cela dure de trop. Le temps en dépend. Je compte sur toi. »

Il me lança un regard lourd de sens, que j’évitai de mon mieux en me concentrant sur l’activité sous nos pieds.

« Mon rôle est de superviser les Enfers. Notre rôle, car avec la multiplication exponentielle des humains, j’ai dû recruter. Ils ont tous été formés par mes soins, alors si tu te sens perdue au début, tu n’auras qu’à leur demander, ils se feront un plaisir de t’aider. »

M’aider ? M’aider ? Qu’est-ce que…

« M’aider pour quoi ? »

Le Roi s’esclaffa en me donnant une tape dans le dos. Je rebondis contre la rambarde.

« Mais pour me remplacer bien sûr !

— … Hein ? lâchai-je d’une voix rendue grave par la surprise.

— Ce que tu es, entre ton don et ton héritage, tout cela fait de toi la candidate idéale. »

L’air de mes poumons s’échappa aussi sec, alors que je me retournai, médusée, vers le Roi.

« Vous remplacer ? Mais je… ne suis qu’un gardien. Je…

— Et que crois-tu que je sois ? s’esclaffa-t-il à nouveau. Ou bien Elohim ? Nous sommes des gardiens. Il est un Créateur, et je suis un Passeur. Un être à chaque bout de la chaîne des âmes. C’est une lourde tâche avec des responsabilités qui dépassent l’entendement, mais je suis fatigué, Perse. Je crois que ma garde arrive à son terme, et ce doit être aussi le cas pour Elohim. Bientôt je prendrais ma retraite, remplacé par un autre Passeur. N’est-ce pas ce que tu es ? Un Passeur ?

— Oui, mais… non… Non, protestai-je, le souffle court. Ça ne peut pas… Je… Je ne suis pas à ma place ici. Je devrais être parmi les vivants.

— Balivernes ! Tu es plus à ta place ici que n’importe lequel d’entre nous. Un jour, tu régneras sur les Enfers, et tu le feras mieux que moi. N’as-tu pas le pouvoir de voir les âmes des morts ?

— Oui, mais…

— De voyager entre les Royaumes ?

— Oui, aussi, mais…

— Alors tu es un Passeur comme moi », conclut-il en arborant un sourire amical sur son visage bourru.  

Je ne sentais plus mes membres. Le sol s’était dérobé sous mes pieds. Mon visage était figé sur un demi-sourire écœuré.

« Ne fais donc pas cette tête ! Tu pensais remplacer Sërberus, et te voilà propulsée au cœur de la gestion des Enfers ! C’est une sacrée promotion, tu devrais être contente. Soulagée, même !

— Oui, sûrement… Enfin, non… Heu… J’avoue que je suis perdue. Vous êtes sûr que… ?

— Évidemment ! Sinon tu ne te serais pas éveillée à la mort de Sërberus.

Heu… commençai-je en levant le doigt, mal à l’aise. Ce n’est pas tout à fait comme ça que ça s’est passé. »

Le Roi fronça les sourcils, puis m’invita à m’asseoir. Il prit place sur le grand fauteuil de directeur et me demanda de tout lui raconter. Je ne me retins pas et lui relatai mon parcours depuis le tout premier rêve. Son visage se tordit de colère en apprenant que Belzebuth avait fomenté un plan pour ouvrir les portes des Enfers sans autorisation et pire, avec un complice. Mes souvenirs étaient un peu confus, mais je fis de mon mieux pour n’omettre aucun détail. Il serra les dents quand je lui affirmai que son commandant avait orchestré en personne la mort de Sërb. Il arrondit les yeux de surprise lorsque je mentionnais l’ange féminin qui avait planté son épée dans le torse de Sërb alors que j’avais en main l’antidote pour le sauver.

Une fois mon récit parvenu à son terme, le Roi se leva et fit quelques pas en cercle, pensif. Puis il se dirigea vers un buffet et s’alluma un cigare. 

« Il n’existe qu’un seul ange qui possède une épée et qui se plaît à prendre l’apparence d’une femme, et le fait qu’il soit mêlé au délire de Belzebuth n’augure rien de bon.

— Qui ? »

Il hésita. La braise de son cigare s’intensifia, puis il lâcha un nom familier dans un nuage de fumée.

« Michael. Le Commandant de Sion et bras droit d’Elohim. Je savais qu’il avait de l’ambition, mais pas au point de risquer le chaos pour… pour quoi d’ailleurs ? Un peu de liberté au Royaume des humains ? Ça ne lui ressemble pas. En tout cas, une chose est claire à présent : tu n’es pas là uniquement pour reprendre en main les Enfers et sa porte.

— Quoi ?

— C’est pourtant évident : tu as été éveillée pour mettre fin à la rébellion des deux empaffés, grinça-t-il. C’est au moment où ils ont tous deux pris la décision d’ouvrir la porte, contre les règles établies, que tu t’es éveillée. C’est ce moment précis qui a déterminé ton rôle. »

Je m’enfonçai dans le fauteuil. D’un poste de sous-fifre, je me retrouvai catapultée contre mon gré au sommet de la chaîne infernale. D’un côté, cela me mettait en position de supériorité par rapport à Belzebuth, mais de l’autre, mes épaules s’affaissaient déjà à l’idée de la charge que pouvait représenter ce rôle. Qui étais-je pour devoir combattre deux anges rebelles ?

« Et comment je suis censée faire ça ? soufflai-je, découragée.

— Je ne sais pas. Aurais-tu par hasard un autre don à disposition ? »

Je levai la main et la retournai en forçant sur mes pouvoirs. Mon poignet se changea en lave et la menotte siffla.

« J’ai cramé la gueule de votre sale petite merde de Commandant avec ça. »

Il me lança un regard offusqué. Astaroth n’aimait pas non plus quand je sortais des insultes. 

« Je vois. Tu es capable de blesser un ange. Cela confirme que tu as pour mission de les arrêter.

— Génial… soufflai-je.

— Belzebuth ne doit pas s’en douter, sinon il t’aurait tué. 

— Il a tenté, rectifiai-je. Plusieurs fois. Chez moi, et ici.

— Sans succès, constata-t-il en souriant. Tant mieux. Bon. Mieux vaut ne pas ajourner le Conseil plus longtemps. Je ne voudrais pas éveiller les soupçons. Laissons-le croire que je ne suis au courant de rien et que son plan est encore secret. Mais avant, dis-moi : quelles sont ces conditions que tu voulais présenter au Conseil ? Je suppose que tu as préparé une liste ?

— Oui, confirmai-je. Tout d’abord, j’aimerais que le bannissement d’Azazel soit levé.

— Cela ne devrait pas poser de problème.

— Et que les habitants de Babylone soient libres.

— Là, ils risquent d’être plus mitigés.

— Ensuite… »

J’eus un moment d’hésitation. Après tout ce dont on venait de discuter, je ne voyais pas comment je pouvais encore espérer devenir Passeur à mi-temps. Sërb avait disparu, et Thanatos était enfermé dans le Tartare. Les Enfers avaient besoin d’un portier, et j’étais la seule option disponible. À quoi bon poser une question dont on connaît déjà la réponse ? J’avais mieux à demander.

« Enfin, rectifiai-je, j’exige que Belzebuth soit puni pour tout ce qu’il nous a fait subir, à moi et à Lucifer. Je refuse d’être sous ses ordres et je veux qu’il soit relevé de ses fonctions de commandant.

— Ah. »

Cette fois, il n’eut pas d’hésitation.

« Je suis désolé Perse, mais je ne suis pas en position de te l’accorder.

— Quoi ? Mais… mais… Vous êtes le Roi ! m’écriai-je en me levant.

— Je suis plus limité que tu pourrais le croire.

— Cet enfoiré a assassiné ma famille ! Il a empoisonné Sërb ! Et torturé Lucifer parce qu’il m’avait aidé ! Je refuse de passer l’éternité sous ses ordres !

— Je comprends bien, et sois rassurée, tu ne seras pas sous ses ordres. En revanche, je ne peux pas lui retirer le Commandement des Enfers.

— Pou… Pourquoi ?

— Parce que je n’ai personne à part lui, avoua-t-il à voix basse. C’est aussi simple que cela. Lucifer décline toutes mes demandes, Azazel est irresponsable…

— Azazel n’est pas irresponsable, le coupai-je.

— Quand nos clans étaient face à face, et que Lucifer tentait de raisonner nos frères, Azazel est arrivé en courant. Complètement ivre, je me dois de préciser. Il a traversé les rangs et, même s’il était évident qu’ils nous étaient supérieurs en nombre, il a levé son épée et amorcé un mouvement de bataille en hurlant : on s’en fout, on les défonce. »

Je me cognai le front.

« Pour ce qui est des autres, Amon est un connard égocentrique à qui je ne confierais pas mes chaussettes, Astaroth ne se sent pas assez qualifié — je lui ai déjà proposé, la tripolarité de Baël le rend imprévisible, Paimon se comporte comme une enfant, et Stolas peut être un jemenfoutiste de la pire espèce. Aussi insupportable et traître soit-il, Belzebuth est ma meilleure option pour m’épauler dans la direction des Enfers. Je ne peux me séparer de lui. Je suis désolé. »

Je retombai sur mon siège. Depuis mon arrivée j’avais tenu bon, j’avais déployé toute ma force pour rester en vie et saine d’esprit – ou presque – pour parvenir à ce moment. Et voilà que je faisais face à un problème de management et de manque de personnel compétent. C’était risible.

« Les Enfers sont une machine aux engrenages fragiles, continua-t-il. Dissensions, luttes de pouvoirs, nous vivons sur le fil du rasoir. Le moindre écart serait la porte ouverte aux pires cauchemars, pour nous comme pour les humains. Nous devons maintenir l’équilibre. En tant que gardien, c’est là notre rôle. N’as-tu pas lu les écritures ? »

D’un geste, je sortis le carnet et le lui tendis. Il me sourit, reconnaissant de la confiance que je lui portais. Sous ses doigts, le texte de la couverture s’illumina en rouge. Il lut à voix haute.

« À toi qui t’éveilles : courage pour ta quête, force dans ton pouvoir, foi en ton sacrifice. Rien n’est vain, rien ne s’éteint, tant que l’équilibre, tu maintiens. Soit l’honneur de notre lignée, jusqu’à ce que ta garde soit achevée. Perse, l’équilibre dont il est question est celui du monde, de nos trois royaumes. C’est l’équilibre entre mortels et immortels, entre humains, anges et dieux. Rien n’est vain, cela veut dire que cela en vaut la peine. Tu pourras te débarrasser de Belzebuth le jour où tu prendras ma place, ajouta-t-il en me rendant le carnet. Mais je te conseille de lui trouver un remplaçant avant. Si tu arrives à faire changer d’avis Lucifer, tu auras tout gagné, même si j’avoue que cela me surprendrait grandement. 

— Et en attendant, si cela se fait d’ailleurs, je serais coincée devant la porte…

— La porte n’est qu’une partie de l’immensité de la responsabilité qui t’attend. Sans compter qu’une fois à mon poste, tu pourras la diriger d’ici. Tu ne resteras pas longtemps dans cette clairière. Dès qu’un nouveau Créateur s’éveillera, vous reprendrez les rênes des Royaumes ensemble. En attendant, tu passeras directement sous mes ordres, en tant qu’assistante. Qu’en dis-tu ? »

Mon sourire parla pour moi. 

« Bien, nous avons un accord. »

Il écrasa son cigare, sortit un trousseau de clés de son bureau et se rapprocha de moi. Cependant, une fois devant mes poignets tendus et mon air de chien battu exagéré, il hésita.

« Si je te retire ces menottes, vas-tu chercher à t’enfuir ?

— Je…

— Ne me mens pas. 

— Disons que c’est une possibilité non négligeable.

— Je m’en doutais. »

Il glissa les clés dans sa poche en soufflant. Avant de partir, je laissai le carnet en sécurité dans un des tiroirs de son bureau. Il m’assura que personne d’autre que lui n’y aurait accès. Puis il fit apparaître un portail et nous ramena dans la salle du Conseil. Je restai à côté de lui alors que la porte s’ouvrait pour accueillir le retour des infernaux.