Ap 2 : « Réveillée? »

Temps de lecture (selon Antidote) : 15 min 34 sec

Un étrange bruissement me tira de mon sommeil. Allongée dans le lit, j’entrouvris un œil. Baigné dans une faible lumière rougeâtre, le matin approchait, mais il faisait encore sombre. Je me tournai sur le côté, et relevai les jambes contre mon ventre. Je saisis un oreiller et le serrai dans mes bras. Il me restait du temps, je pouvais me rendormir. C’était si moelleux et confortable. Je ne voulais pas me lever tout de suite.

Le drap se mit à glisser. Je le rattrapai pour le remonter sous le menton lorsque je remarquai un détail étrange. Sous mes doigts, je ne sentis pas l’habituel tissu en coton râpeux de la couette, mais une soie fine, particulièrement douce et fraîche.

J’ouvris les yeux : ce n’était pas le lit de Matt. Il me fallut un moment pour m’acclimater à la faible lumière et pouvoir détailler le décor. Deux mètres me séparaient du bord de ce lit recouvert de draps de soie jaunes. Je tournai la tête. J’étais étendue sur un baldaquin large de plusieurs mètres, aux colonnes de bois foncé, et drapé de lourdes tentures de velours rouge occultant. Seuls les pans aux pieds du lit et à ma gauche étaient ouverts.

Je me redressai. La chambre était immense, décorée à la manière des anciennes monarchies. Dans mon dos, trois rangées d’oreillers s’appuyaient sur un traversin. Il y en avait assez pour paraître en couverture d’un magazine de déco moderne. Je clignai plusieurs fois des paupières, confuse.

À quelques mètres au bout du lit, il y avait une lourde commode en bois vernis, aux poignées d’or, et montée sur des pattes de chien dorées. Le triptyque de miroirs me renvoya mon image : mes cheveux blancs tombaient en cascade autour de moi, étalés sur les draps. Leur pâleur perçait l’obscurité ambiante comme un tableau en clair-obscur.

À ma gauche, une armoire de la même collection était assez large pour contenir l’ensemble de ma garde-robe et celle de Matt. Un peu plus loin au fond, la pièce continuait dans un renfoncement. Il me sembla apercevoir une baignoire sur pieds posée au beau milieu d’un genre de salle de bain ouverte. Je poussai sur mes bras pour tenter de voir ce qu’il y avait à côté de cette baignoire, mais il faisait si sombre que je ne distinguai qu’une porte.

Le rez-de-chaussée de la maison de John aurait pu tenir dans cette pièce aux proportions indécentes.

Qu’est-ce que je foutais là ?

Le drap de soie glissa jusqu’à mes pieds, me dénudant complètement. Je rattrapai tant bien que mal le fuyard, bataillant avec le tissu récalcitrant qui s’acharnait à se coincer sur mes poignets avant de repartir à l’aventure. Je finis par l’envelopper autour de mon corps nu à la manière d’un sari.

En passant le restant de tissu par-dessus mon épaule, je compris pourquoi il se coinçait ainsi : mes poignets étaient prisonniers de larges menottes de cuir et d’or qui recouvraient la moitié de mes avant-bras. Malgré l’obscurité, je distinguai les iconographies gravées de corps hurlants, tourmentés par des flammes infernales.

Il fallut un moment à mon cerveau pour rassembler les pièces du puzzle de ma mémoire.

Je me revis courir jusqu’à la porte du pensionnat pour échapper à Quatre. Les enfants terrorisés autour de moi pleuraient en pressant leurs mains contre leurs oreilles, tandis que Quatre défonçait la porte pour me tuer. Non. Il avait vu Gabriel au loin, il voulait me protéger de lui. Du moins, c’était ce qu’il m’avait semblé, sans en être tout à fait certaine.

Je caressai mon ventre. Gabriel m’avait poignardée. Je revis le poignard d’argent rouler sur le sol jusqu’à mes pieds. Cette enflure ! Comment avait-il pu me faire ça ?  

Sous la soie, ma peau paraissait intacte. La plaie s’était refermée. C’est vrai : Sërb m’avait transmis son don de guérison juste avant de disparaître. L’image suivante me figea, et un abominable frisson parcourut ma colonne de bas en haut : Sërb était mort.

Je n’avais pas pu le sauver. Pourtant, j’avais l’antidote en ma possession, je me trouvais à quelques mètres de sa cellule, mais à cause de Gabriel je… Non. Malgré ma blessure, j’étais arrivée jusqu’à Sërb. Je m’en souvenais, bien que tout était encore un peu flou. Sërb était là, s’accrochant à la vie, à attendre que je lui apporte l’antidote comme je le lui avais promis.

C’est alors que les souvenirs me submergèrent les uns après les autres comme les vagues d’une mer déchaînée.

Je revis l’épée plantée dans son torse, et l’ange qui la tenait, dressé au-dessus de lui. Majestueux, tout habillé de blanc, avec de somptueuses ailes de plumes. Un ange avec l’apparence d’une femme. Ma gorge se serra. C’était lui, ou elle, qui l’avait tué en pensant à tort que j’étais morte. Sa voix m’avait semblé familière. Qu’avait-il dit déjà ? La mémoire me faisait défaut. Ah, oui : « Pire que des cafards » …

Sërb avait tendu sa main vers moi. Il m’avait souri avant de rendre son dernier souffle et de tomber en poussière entre mes doigts.

Puis j’avais basculé dans les ténèbres. Le sol s’était ouvert sous mes pieds, et j’avais plongé dans le néant, au milieu des âmes étincelantes des enfants autochtones qui m’avaient suivie, comme une pluie d’étoiles. En mourant, la place de Sërb m’avait été assignée d’office. Les Enfers étaient venus réclamer leur dû, m’arrachant à mon monde et me condamnant au leur.

Je revis Azazel penché au-dessus de ce gouffre, la peau fumante de se trouver dans ce lieu béni à la gloire d’Elohim. Sa voix retentit dans ma tête : il m’avait appelée par mon prénom. Je serrai mes bras autour de moi en essayant de retenir mes larmes.

J’avais échoué.

Malgré l’aide d’Azazel, de Seth, et même de Sasha qui avait envoyé Amon dans les limbes, j’avais échoué. J’avais été si près du but, si proche de la libération. Les larmes coulèrent sur mes joues. Je me refermai sur moi-même en encerclant mes genoux de mes bras.

Que s’était-il passé ensuite ? Le reste de mes souvenirs demeuraient flous.

J’essayai de reprendre le fil de ma mémoire, d’organiser les images dans un ordre chronologique : je me rappelai la chaleur des bras de Quatre ; cette tête de cerf mort, entourée de fourrure et d’herbe, penchée au-dessus de moi à m’observer avec curiosité ; la colère de Belzebuth en découvrant que son plan avait lui aussi échoué, puis Lucifer…

Mon corps se raidit. Je relevai la tête vers le miroir. Mon image se changea pour me faire revenir à ce moment.

Il ne ressemblait pas au Lucifer que je connaissais. Ses cheveux bruns étaient devenus si longs qu’ils traînaient sur le sol autour de lui. Attaché, menotté au mur tel un chien entre deux pots-pourris, il était éteint. J’avais tendu la main vers ce corps inanimé. Je voulais qu’il sache que j’étais là, qu’il n’était plus seul.

Belzebuth avait alors compris que je m’inquiétais pour lui. Pour me torturer, il lui avait soulevé la tête en le tenant d’une main ferme par les cheveux, et l’avait forcé à me regarder.

« Eh Lulu t’as vu qui est là ? Ta petite copine ! Tu dis bonjour ? » avait-il dit d’une voix faussement enjouée et transpirante d’amertume.

Lucifer avait peiné à ouvrir les yeux en entendant mon nom.

« Pardonne-le, avait dit Belzebuth en ouvrant brusquement sa main. Je crois que la fatigue a restreint sa politesse. »

Sa tête était retombée comme une masse molle. Il n’avait plus de force.

« Faut dire qu’il est resté ainsi, quoi, cent, deux cents ans ? J’ai perdu le compte. Ces menottes temporelles, c’est de la belle mécanique. Une prouesse de notre département de Recherche et Développement. »

Je n’avais pas compris. J’étais épuisée, et je ne m’étais pas encore rendu compte de l’étendue de la situation.

Je me rappelai avoir remué pour aller auprès de lui, mais Quatre m’en avait empêchée en resserrant sa prise sur moi. Ses griffes s’étaient plantées dans mon épaule tel un avertissement.

Puis une voix inconnue, grave comme un chanteur d’opéra, et lourde comme le galop d’un millier de chevaux, avait ordonné à Belzebuth de le libérer.

Sans délai, deux grands démons rouges à la tête tranchée étaient alors entrés et lui avaient retiré les menottes. Lucifer était tombé, face en avant, incapable de retenir sa chute. Ils l’avaient emmené en le portant sous les épaules. Ses pieds pendaient entre les deux colosses sanguinolents.

Il y avait un homme sur le balcon supérieur qui surplombait la salle du Conseil. Ils l’avaient appelé « Mon Roi ». Était-ce Samaël ? Le balcon s’élevait si haut au-dessus de nous, et la pièce était si sombre, que je n’avais vu de ce Roi qu’une silhouette vêtue d’une cape. Sa tête était dissimulée sous un capuchon. Dire que je m’étais retrouvée en présence de Satan en personne…

Fouillant dans ma mémoire, je recherchai comment j’avais atterri dans cette chambre de princesse, aux fioritures exagérées. Mes derniers souvenirs se situaient dans la salle du Conseil.

Le Roi avait ordonné à Belzebuth et aux autres membres du Conseil de s’occuper de moi. Je me remémorai leur conversation, et les demandes bienveillantes de Stolas me concernant. Le Roi avait donné à Belzebuth trois jours pour qu’il me fasse accepter ma place ici. « Et, ai-je besoin de te le rappeler, de son plein gré », avait-il précisé.

Les membres du Conseil s’étaient inclinés en signe de révérence pour saluer le départ du Roi, et étaient sortis peu de temps après. En passant près de moi, Stolas avait posé sa main sur mon épaule, comme un encouragement. Je caressai mon épaule.

Une fois seuls, Quatre, Belzebuth et moi, un tout petit homme était entré. C’était lui qui m’avait passé ces menottes. Malgré le fait que Quatre me portait, et que je n’étais clairement pas en capacité de marcher par moi-même, Belzebuth m’avait demandé avec une prévenance exagérée si je voulais bien le suivre.

Je me souvins parfaitement ma réponse : « je n’irais nulle part avec toi, ducon », avais-je rétorqué avec aplomb avant de me prendre un coup dans la tempe qui m’avait assommée pour de bon.

Je massai ma tempe en soupirant. Voilà donc comment je m’étais retrouvée ici. Je tournai à nouveau la tête pour admirer le lit richement décoré. Si c’était ça, sa façon de me faire accepter mon nouveau rôle de portier, Belzebuth allait être déçu.

Il était hors de question que je reste dans les Enfers, et encore moins sous ses ordres. Il fallait que je me casse d’ici au plus vite.

Je tentai d’activer mon pouvoir pour former un portail, mais rien ne se produisit. Aucun symbole apparut le long de mes bras. Je forçai. Une faible lueur, à peine visible, brilla sous les menottes. Je forçai de nouveau. Les visages décorés se mirent à bouger. Comme brûlés par mon pouvoir, ils se tordirent de douleur et un sifflement atroce s’éleva, me perçant les tympans.

Dans un hoquet de peur, je m’élançai à travers le matelas pour quitter ce lieu maudit. Je me pris les pieds dans les rideaux, tombai du lit, dégringolai sur des marches, et me relevai, à demi empêtrée dans les lourdes tentures de velours cramoisies, le sari de soie remonté au-dessus des hanches.

« Réveillée ? »

Une voix monocorde s’éleva dans un coin de la pièce. Je sursautai et me relevai brusquement. Le reflet du miroir changea. Dissimulé en arrière du lit, Quatre fit un pas en avant, sortant de l’obscurité pour entrer lentement dans le carré de lumière qui provenait de la seule fenêtre. Je me retournai, figée, la bouche grande ouverte. Était-il resté caché tout ce temps ?

Ses serres crissèrent sur le sol. Par rapport à ces pieds impressionnants, ses jambes avaient des allures de fragiles brindilles. Une fine fourrure noire les recouvrait jusqu’à son nombril proéminent, rappel qu’il était humain. Ou qu’il l’avait été. Il n’avait plus rien d’un humain.

Son torse émacié laissait transparaître ses côtes sur une peau blanchâtre, presque translucide. Il portait encore les cicatrices dues à son combat contre l’armée de démons d’Amon. Elles étaient roses à présent.

Quatre marcha nonchalamment vers moi, ses bras gantés de fourrure le long du corps, ses mains pendantes aux griffes aussi longues que ses phalanges.

Lorsque son visage pénétra dans la lumière, mon cœur se mit à tambouriner dans ma poitrine. L’espace d’un instant, il me sembla voir Quil… Pourtant, ce visage allongé aux joues creuses, encadré par des cheveux noirs qui retombaient sur ses épaules, ne ressemblait en rien au garçon que mon cœur affectionnait. Une vague similitude, peut-être, due à leur maigreur commune, mais la comparaison s’arrêtait là.

Je reculai d’un pas malhabile, marchant sur le drap. Ses ailes membraneuses étaient rangées dans son dos, et ses yeux émeraude brillaient d’une lueur qui transperçait l’obscurité. Deux cornes légèrement incurvées sortaient du haut de son crâne. À n’en pas douter, il avait l’apparence d’un déchu.

Autour de ma poitrine, la soie se défit et glissa au sol. Mes joues s’enflammèrent. Quatre, en revanche, ne sembla aucunement troublé de me voir ainsi nue. Il resta impassible, fidèle à lui-même. Je ramassai le drap à la va-vite, serrant cette boule de tissu contre mon corps.

« Habille-toi, femme.

— Où sont mes vêtements ? » lui demandai-je.

Il ne répondit pas, se contentant de m’indiquer l’armoire d’un mouvement de tête.

« Dépêche toi. Le Maître arrive. »

Pour appuyer ses propos, des bruits de pas retentirent au loin. Quelqu’un montait des marches. Ni une ni deux, je fonçai vers l’armoire.

Les portes s’ouvrirent sur une collection impressionnante de robes de bal venues d’époques aussi lointaines que les meubles, mais aucune trace de mes affaires. Je tirai les cintres les uns après les autres. Ce n’était pas des robes en un seul morceau. Habits d’un autre temps, elles se composaient de plusieurs éléments. Des jupons, des froufrous, de la soie, des lacets, des corsets, des putains de tutus, rien de mettable.

Serrant le drap contre ma poitrine, je maugréai contre ce que je pressentais être un complot vestimentaire.

« Qui m’a déshabillé ? C’est toi ?

— Quelle importance ?

— Où as-tu mis mes affaires ? »

Ma voix mourut sur le dernier mot en une incontrôlable intonation aiguë. Le tee-shirt de ma mère, le pull de Matt, et l’onguent de Quil dans la poche de mon jean. Tous ces précieux souvenirs m’avaient été retirés sans sommation.

Les pas se rapprochèrent. Je secouai la tête, reniflai un coup sec et repris mes fouilles. La priorité était de trouver des fringues.

Je tirai un cintre de ce qui semblait être une jupe, puis en sortis un autre sur lequel pendait un corset sans lacet. Je n’avais aucune idée de comment enfiler ces éléments, et le temps me manquait pour le découvrir. Les pas résonnaient désormais sur un palier derrière la porte.

« Le voilà. »

Je me ruai vers la commode. Les tiroirs étaient remplis à ras bord de lingerie et tissus dont l’utilité m’échappait. Rien de contemporain, aucun pantalon ni tee-shirt faciles à enfiler.

Sur le dessus du meuble se trouvait une boite ronde en ivoire gravé. Elle renfermait des dizaines de broches et d’épingles à chapeau longues comme de petits pics à glace. Je pris une broche et l’accrochai pour maintenir mon sari improvisé et éviter qu’il ne me tombe à nouveau sur les chevilles.

On frappa deux coups. Quatre se retourna et s’avança pour aller ouvrir la porte. Je profitai de cet instant hors de sa vue pour attraper une épingle à chapeau et la dissimuler sous le pli du drap. La pointe piqua mon mamelon. J’étouffai un petit cri de douleur. J’avais oublié que je n’étais pas un esprit en visite. J’étais bien là, en chair et en os, prisonnière des Enfers.

La porte émit un grincement, et la voix de Belzebuth s’éleva avec une gaieté qui fit monter de la bile dans ma gorge.

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