Ap 21 : « Ton cœur bat vite »

Nous quittâmes la salle de bal et parcourûmes la plaine jusqu’à la forêt. Le plafond céleste était plus couvert qu’à l’accoutumée. D’épais nuages obscurs nous cachaient le soleil de Sion, et les branches des arbres engloutissaient le reste de luminosité. Je me frottais les bras en marchant pour me réchauffer. La brume spectrale qui courrait sur la plaine s’amassait autour des troncs comme des buissons de vapeur.

Quatre, dans son costume noir taillé sur mesure, marchait à mes côtés, les mains dans les poches. J’avais du mal à décrocher mes yeux de lui. Dans la salle de bal, son apparence m’avait prise de court. Là, seuls dans les bois, je le détaillai à loisir. Il était si différent de sa forme démoniaque. Sans cornes ni ailes ou griffes, il paraissait humain pour la première fois. Il était méconnaissable, et moi, complètement fascinée par son apparence. C’était troublant.

Je soufflai un nuage de buée et ne tardai pas à frissonner. Avec ma robe au dos nu et mes chaussures ouvertes, j’étais transie de froid. Quand nous arrivâmes en bordure de clairière, mes dents commencèrent à claquer. Quatre s’arrêta. Il retira sa veste et me la posa délicatement sur les épaules. Il releva le col et le remonta sur ma nuque en dégageant mes cheveux.

« Merci », murmurai-je en m’emparant de sa main.

Il fronça légèrement les sourcils. Il ne comprenait pas pourquoi je le tenais ainsi et pour être honnête, moi non plus. Mes doigts se refusaient à le lâcher, dictés par je ne sais quel délire dont je prenais peu à peu conscience.

Stolas n’avait, peut-être, pas eu si tort que ça, en fin de compte.

Quatre bougea la tête comme pour me demander ce que j’attendais de lui. Mais je ne le savais pas tout à fait moi-même. Je me mis à bégayer en tripotant ses doigts.

« Est-ce que… tu… heuJ’aimerais, si tu veux bien… »

J’aimerais que tu restes à mes côtés cette nuit. Voilà ce que je souhaitais lui dire. Pour profiter de sa protection, pour supplanter Belzebuth et son plan de me tuer avant la cérémonie du lendemain. Jamais il n’oserait m’attaquer en compagnie de Quatre. Il attendrait que je sois endormie pour agir en traître. J’avais besoin que Quatre reste à mes côtés. Non. Je désirais sa présence auprès de moi, avec cette apparence de jeune homme, juste pour le plaisir de le contempler encore.

Il se pencha lentement, et ses pupilles émeraude sondèrent les miennes avec une vivacité qui me donna des bouffées de chaleur. Ses yeux se mirent à parcourir mon visage, à la recherche d’une réponse. Je fis de mon mieux pour conserver mon calme, mais l’intensité avec laquelle il me couvait du regard provoquait des soubresauts nerveux à mon cœur, et peu à peu, sans m’en rendre compte, nous nous rapprochâmes l’un de l’autre.

« … Juste pour… cette nuit… »

Ses yeux me fascinaient autant qu’ils me plongeaient dans le plus terrible des désarrois. Ils semblaient fouiller dans les tréfonds de mon âme pour faire resurgir des émotions que je tentais tant bien que mal de camoufler. De la peur, le plus souvent. Sauf ce soir-là. Je n’avais plus peur de lui. C’était même tout le contraire.

Quatre avait été mon allié, puis mon geôlier. Il avait obéi aux ordres de son maître en apparence, pour me sauver la vie en douce à la moindre occasion. Je lui devais beaucoup, et j’avais envie de le remercier, pour ça, et plus encore, mais les mots me manquaient. Je voulais lui avouer que je lui faisais entièrement confiance quoi qu’il en dise, que j’avais besoin de lui, que j’étais reconnaissante… et contente, quelque part, que Belzebuth l’ait mis sur ma route. Pourtant, je restais là, la bouche ouverte, à aspirer l’air en attendant une épiphanie de vocabulaire.

C’est alors que ses yeux s’illuminèrent. Quatre redressa la tête, puis m’attrapa par les épaules et me plaqua contre un tronc d’arbre. Mon cœur accéléra tout aussi soudainement et mes joues s’embrasèrent.

« Que… ? »

Avec un bruit de déchirure de tissu, ses ailes se déployèrent et nous enfermèrent tout deux dans leur cocon. Il se rapprocha. Mon cœur s’emballa de plus belle et je posai mes mains sur sa chemise, non pour le repousser, mais pour sentir les pulsations de son cœur. Quatre était d’un naturel apathique, cependant, il suffisait de savoir où chercher pour saisir ses véritables réactions. Mon contact le fit sursauter, et il me lança un regard rempli d’interrogations.

« Ton cœur bat vite » murmurai-je.

Il apposa un doigt sur mes lèvres pour m’intimer de me taire. Mes jambes se changèrent en coton et une bouffée de chaleur remonta de mon bas-ventre jusqu’à ma tête. Il ouvrit la bouche, puis se ravisa, comme s’il venait de se souvenir qu’il s’était coupé la langue. Je pris sa main libre et la plaçai contre mon cœur arythmique. Je ne savais pas pourquoi je voulais qu’il sache que mon cœur battait aussi fort que le sien. C’était plus fort que moi. Ses prunelles s’illuminèrent à nouveau.

Quatre n’était pas insensible. Son regard, les soubresauts furtifs d’expressions sur son visage comme des spasmes d’émotion me donnaient du fil à retordre. Je ne comprenais pas ce qu’il était en train de se passer entre nous, mais ainsi dans ses bras, coincée contre cet arbre au milieu de nulle part, mon cœur n’était plus le seul organe à pulser. Cette version de Quatre mettait à mal ma capacité à réfléchir normalement. Quand il fit glisser son doigt sur mon menton, mon corps s’enflamma au complet, et mon esprit se vida comme un siphon, ne me laissant qu’une image en tête : moi en train de défaire sa fine cravate noire, de déboutonner sa chemise, pendant qu’il soulèverait ma robe avec une lenteur si sensuelle que j’en perdrais l’usage de mes jambes.

Mon esprit en totalement contradiction se mit à hurler : non, mais ça ne va pas bien ? Depuis quand est-ce que je fantasmais sur Quatre, la brindille des Enfers ? Le punch avait dû être drogué, ce n’était pas possible autrement. Perse, reprends-toi. Il ne ressemblait pas à ça, normalement. Je ne devais pas l’oublier.

Le regard aux aguets, il guettait quelque chose dans la forêt alentour. Nous étions seuls, emmurés dans le silence des bois. Pas un traqueur, pas le souffle d’une brise ni de bruit suspect. Rien que nos deux respirations. Sans m’en rendre vraiment compte, je glissai un doigt entre les boutons de sa chemise pour toucher sa peau. Il sursauta et dégagea ma main. Puis il y eut un drôle de sifflement, et une fraction de seconde plus tard, Quatre m’attrapa par la nuque et me ramena contre lui alors qu’une flèche d’argent explosait l’écorce de l’arbre contre lequel j’avais été appuyée. Sa pointe ressortit à quelques centimètres de mon œil.

« PUTAIN ! » criai-je.

Tel un agent de sécurité surentraîné, Quatre m’agrippa par la taille et s’élança. Nous sortîmes en courant de la forêt. Il n’eut pas besoin de me faire un signe. Au moment où nous posâmes un pied sur l’étendue de neige, je me jetai à son cou. Il abattit ses ailes et nous nous envolâmes.

Des flèches se mirent à fuser. Elles semblaient venir de partout et de nulle part à la fois. Mes yeux se voilèrent pour traverser la pénombre, mais la blancheur immaculée de la neige restreignait ma vision. Je n’arrivais pas à déceler la présence des assaillants envoyés par Belzebuth. 

Quatre slalomait dans le ciel pour passer au travers. Il pencha à droite, fit une légère vrille sur la gauche, mais ne put toutes les éviter. Alors que nous étions à mi-chemin, l’une d’elles le toucha à l’aile et déchira sa membrane. Il perdit de l’altitude, resserra ses bras autour de moi et donna une impulsion pour accélérer notre course. Il visait la tour de l’Hadès. Nous n’étions plus très loin quand une nouvelle flèche l’atteint cette fois de plein fouet. Elle lui traversa l’épaule de part en part. La pointe ressortit sous sa clavicule, manquant de peu de me toucher.

« Quatre ! »

Il poussa un grognement de douleur puis tenta de se maintenir en vol stationnaire, mais finit par perdre l’équilibre. Nous nous écrasâmes dans la clairière enneigée. Quatre se releva, me repoussa et empoigna la flèche. Son visage se pinça légèrement alors qu’il tirait dessus pour la déloger. La longue tige, puis les plumes de métal traversèrent son épaule dans une chaude giclée de sang. Son souffle se fit rauque, éprouvant. Pourtant, il se redressa. La flèche dans la main, il l’observa un instant de ses yeux incandescents puis la jeta en grognant.

Sur le sol, je vis avec horreur la pointe infuser la neige d’une tache rouge, et mauve. Elle était empoisonnée.

Je me précipitai sur lui et sa plaie, mais il me dégagea d’un revers, et tendit le bras pour m’intimer de rester derrière lui. Il projeta une gerbe de métal de ses paumes et une chaîne épaisse se forma. Je regardais dans les airs, en haut des arbres, dans les fourrés, mais je ne voyais personne. Nos assaillants étaient soit bien camouflés, soit invisibles.

Un nouveau sifflement. Une flèche se planta devant nos pieds, suivis d’une autre derrière. Nous étions faits comme des rats. Nous étions désormais à découvert, et Quatre ne pouvait plus voler. Nous n’avions nulle part où fuir, car revenir en arrière ne nous…

« Le saule ! » lui criai-je.

Sans attendre, je saisis Quatre par le poignet et rebroussai chemin vers la forêt. Le bras au-dessus de ma tête dans une vaine tentative de protection, je courais en direction du saule qui dissimulait l’entrée de la grotte de Lucifer. C’était notre seule issue.

Une pluie de flèches s’abattit sur nous, mais par un merveilleux coup du sort, aucune ne m’atteint. Quatre, en revanche, laissa échapper un gémissement qui n’était pas de bon augure. Nous n’étions plus qu’à quelques mètres quand une silhouette ailée tomba des arbres et se dressa entre nous et notre échappatoire. Il n’avait rien d’invisible, hormis un camouflage savamment étudié. Tout de blanc vêtu, le col de son manteau remontait sous ses yeux comme une cagoule, une capuche large dissimulait le reste de son visage, et ses mains étaient bandées à la manière de mitaines. Il n’avait pas un bout de chair qui dépassait.

Si sa carrure était impressionnante en comparaison avec les nôtres, il n’avait rien d’un démon. Il était humain, ou tout du moins, il en avait l’apparence. Il portait un carquois sur l’épaule, son arc en travers du torse et une épée dans la main. La lame était aussi immaculée que la neige autour, mais du poison dégouttait de la pointe, synonyme de mort pour nous autres gardiens.

Belzebuth n’avait pas menti en me menaçant de me tuer avant la cérémonie de demain. Enfoiré. Au moins, il avait eu la décence de ne pas attendre que je sois endormie dans ma chambre. Ses sbires avaient débarqué à point nommé, nous prenant en traître sur le chemin du retour. Je ne voyais pas les autres, mais il était certain que ce Robin de Bois en camouflage hivernal n’était pas venu seul, car face à Quatre, personne ne faisait le poids.

Quatre déplia son aile devant moi. L’assaillant se courba tel un félin puis bondit, le glaive au-dessus de sa tête. Quatre reprit instantanément sa forme démoniaque, et lui asséna un coup de griffes qui manqua de peu de lui trancher la gorge. L’autre était rapide. Il l’évita et plongea genoux à terre sous son aile pour m’atteindre, mais Quatre était tout aussi rapide si ce n’est plus. Dans l’élan, il l’empoigna par le front et lui éclata la tête d’un coup sec contre une pierre. Son crâne se brisa, vomissant des morceaux fumants de cervelle sur le sol enneigé.

C’est alors que les autres apparurent. Ils tombèrent des arbres, sortirent des buissons et des nuages de brume. Certains semblaient tomber directement du ciel. Ils se regroupèrent en arc de cercle devant nous, nous barrant le chemin vers la forêt. Leurs épées trempées dans le poison raclaient la neige dans un avertissement funeste. Un seul coup d’épée et nous redeviendrions de simples humains.

Si je n’avais pas trop à craindre de perdre mes pouvoirs et ma nouvelle immortalité, ce n’était pas le cas de Quatre.

Il avait été touché. Le poison était déjà dans son sang. Si nous ne trouvions pas d’antidote avant le délai fatidique des cinq semaines — à un ou deux jours près, il reprendrait sa vie de mortel là où il l’avait laissée : quatre mille ans plus tôt. Comme Sërb, il tomberait en poussière et disparaîtrait. À jamais.

Mon cœur accéléra. Je ne pouvais pas le perdre. Pas lui. Pas après tout ce qu’il avait fait pour moi. Comment Belzebuth avait-il pu donner l’ordre de me tuer à tout prix ? Même au prix de Quatre ? Son plus fidèle serviteur, son espion de Babylone, le quatrième prétendant et son meilleur combattant ?

Dans une tentative ridicule de nous protéger tous deux, j’enflammais mon poignet. La lave ne dépassait pas l’os de mon pouce, mais avec un peu de chance, cela suffirait à faire quelques dégâts.

Le fourré à mes côtés remua, et j’évitai d’un bond un coup d’épée en plongeant à terre. Quatre lança une de ses chaînes sur lui. Il l’emprisonna et serra jusqu’à l’écraser. L’assaillant ne hurla pas alors que tous les os de son corps venaient de se faire broyer en même temps. Les autres profitèrent du fait que Quatre soit à moitié désarmé pour se jeter sur moi.

Quatre retira sa chaîne et la relança à l’attaque d’un autre, puis du suivant. Un coup de chaîne à l’un, un coup de griffes à l’autre. Il réussit à les regrouper en face de nous. Il était bon au combat et l’allonge de ses chaînes lui donnaient un avantage, mais il pouvait combattre tant qu’il le pouvait, ils étaient trop nombreux. Même pour lui.

Je me pressai contre Quatre alors que les assaillants se rapprochaient de nous, leurs épées traînant dans la neige, prêtes à nous fendre en deux. Quatre tourna la tête d’un côté, de l’autre, hésita, puis d’un geste vif, il m’attrapa le poignet et le leva. Il déploya la griffe de son index comme un couteau à cran d’arrêt automatique, la passa sous la menotte et la trancha d’un coup sec.

Un assassin arriva derrière lui alors qu’il s’apprêtait à me libérer de la deuxième menotte.

« Derrière toi ! » hurlai-je.

Il virevolta et para le coup d’épée d’une gifle de sa chaîne. Il lui envoya un coup de patte pour le repousser. Mais un autre apparut à sa suite, et cette fois, Quatre ne put l’éviter à temps. Il lui trancha le torse. Je vis une giclée de son sang s’élever dans les airs, avant qu’il ne tombe, inerte, à mes pieds.

« NON ! »

L’assaillant se jeta sur moi, son épée au-dessus de sa tête. Sa capuche se releva, et je vis ses yeux bleus plissés par un sourire victorieux. Je roulai sur le côté, évitant de justesse la lame qui s’abattit comme la hache d’un bourreau et se planta lourdement dans le sol. Il n’eut pas le temps de l’extirper de la terre gelée. Je me précipitai sur lui et attrapai sa tête entre mes mains. Dans un hurlement de fureur, je fis resurgir mon pouvoir, décuplé par un désir de vengeance. Il avait tué Quatre ! Libéré de son entrave, mon bras s’embrasa sans délai.

Ses yeux bleus devinrent rouges et sa peau fondit à mon contact. De rage, j’enfonçai mes doigts dans ses orbites. Ses yeux dégoulinèrent sur ses joues boursoufflées de cloques. Je le regardai cuire jusqu’à la dernière parcelle sans le moindre remords. La lave remonta sur mon épaule, et je la sentis se propager sur mon visage, passer sur mon œil et embrumer mon esprit.

De la vapeur s’éleva de mon corps. L’air autour de moi ondula. Dès qu’il ne fut plus qu’un tas de chair fumant à mes pieds, je me retournai, prête à noircir la clairière de leurs cadavres. Les sbires de Belzebuth me fixaient, horrifiés. L’un d’eux recula. Je m’avançai et poussai pour faire sortir mon pouvoir. Je sentis sa chaleur envahir ma peau, lentement, mais sûrement.

C’est alors qu’une main m’attrapa la cheville. La surprise brisa ma concentration, et la lave se rétracta aussitôt. Je trébuchai sur Quatre et tombai. Les yeux mi-clos, il déplia son aile sur moi, dans une dernière tentative de protection.

Les pieds des sbires firent vibrer le sol. Pas le temps de réfléchir. Tant pis pour les cendres, je devais fuir d’ici, et vite ! Je posai ma main sur le sol, écartant les doigts pour créer un cercle.

Ce coup de sang enflammé avait affaibli mes pouvoirs. Je les sentis passer à travers les veines de mon bras comme un liquide épais. Je forçai à nouveau, hurlant ma rage sur l’herbe. Le portail s’infusa sur le sol tel une tache de vin se répand sur un tapis de laine. Une tache noire, qui s’ouvrit enfin sur mon monde, au-dessus d’un lit. C’était le moment.

Juste avant que leurs épées ne s’abattent sur nous, j’agrippai ce que ma conscience ne pouvait laisser en arrière et plongeai à travers le portail.

Je reconnus mon lit au premier coup de table de chevet dans le front. Le ricochet qui suivit me confirma qu’il s’agissait bien de ma table de chevet. Un nuage de poussière s’éleva. Je me retournai en toussant pour fixer le plafond. Un filet de sang chaud coula sur mon visage. Le portail s’était refermé en laissant les assaillants de l’autre côté. C’était terminé. Nous étions saufs.

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