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Ap 5 : « Dans cet état, elle nous est inutile. »

Je ne saurais dire combien de temps je passai dans ce souterrain marécageux, recroquevillée sur moi-même, dans une boule humaine terrifiée et gémissante. Les jambes collées contre ma poitrine, les coudes appuyés contre mes côtes, je ne laissais pas un seul bout de chair dépasser.

Les déterrés cherchaient toujours à m’atteindre. Ils ne connaissaient pas la fatigue.

Désormais, j’étais presque nue. Ils avaient mis mon sari en lambeaux. Leurs ongles crissaient sur le sol, grattant le moindre millimètre en déboîtant leurs articulations pour gagner en longueur. Leurs mâchoires grinçaient. Leurs dents claquaient. Ils réclamaient de faire de moi leur repas.

Ma tête était emplie jusqu’à la lie de leurs chuchotements lugubres, de leurs râles, de leurs cris aigus. Malgré mes paumes plaquées contre mes oreilles, au point de n’entendre plus que ma respiration, ils me parvenaient encore. Les râles résonnaient dans mon crâne, comme s’ils faisaient partie de moi.

Lorsqu’un clic retentit, je n’y prêtai pas attention. Tant qu’il ne provenait pas de la porte, il pouvait cliquer tout ce qu’il voulait, pour rien au monde je n’aurais bougé un orteil. Trouver cette position, recroquevillée au point d’en tétaniser tous mes muscles, pour rester à bonne distance de leurs mains m’avait demandé du temps, des bouts de peau, et assez de hurlements pour me rendre aphone.

Le sol trembla. Lentement, la cage remonta. Le silence, la lumière, puis le froid revinrent. Retour à la clairière.

« Quel désastre, souffla une voix. Bel n’a vraiment aucune psychologie. Il n’arrivera à rien en suivant ce chemin. Emmène-la auprès de Lucifer, veux-tu ?

— Maître Astaroth…

— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler Maître. Elle le connaît, reprit Astaroth. Et lui-même a avoué l’avoir aidé à plusieurs reprises. Il doit être le seul être ici à qui elle fait un tant soit peu confiance. Le voir la rassurera peut-être. Dans tous les cas, dans cet état, elle nous est inutile. »

La porte grinça. Je gardai les yeux fermés et les mains tétanisées en coupe sur mes oreilles. Des bras fins se glissèrent sous mes cuisses et me soulevèrent du sol. Chaque enjambée procura une secousse qui se diffusa dans mes muscles douloureux. Tout était dur et trop lumineux.

Enfin, l’obscurité revint. Dégageant lentement mes mains de mes oreilles, j’entendis de l’eau ruisseler sur des pierres, des bruits de pas feutrés, puis la voix familière de Lucifer.

« Que viens-tu faire ici ? tonna-t-il. Qu’est-ce que… elle ? Pourquoi ? … Pose-la à terre et laisse-nous. »

Les bras chauds de Quatre me portèrent sur quelques mètres avant de me déposer délicatement sur le sol humide. Je me remis à grelotter. Mes genoux s’entrechoquèrent et cognèrent contre mon menton. Je serrais un peu plus mes bras autour de mes jambes, à la recherche de la chaleur perdue.

On jeta une couverture sur mon dos. Le tissu était rêche, il piquait. Je m’enroulai dedans, et chaque fibre entailla ma peau comme de la laine de verre. Peu à peu, je me réchauffai et cessai de trembler. Un crépitement me fit ouvrir les yeux.

Lucifer était accroupi devant un cercle de pierre rougeâtre. Il soufflait pour aider le feu à prendre. Les flammes commencèrent à danser. Je sentais déjà leur chaleur venir me mordre. Je me remis à respirer paisiblement.

Son pantalon était sale, troué, limé jusqu’à la fibre. Ses cheveux étaient devenus encore plus longs que les miens. Ils couvraient son dos nu et traînaient sur le sol. Une large mèche camouflait son visage. J’étais heureuse de le voir, mais son silence me mettait mal à l’aise. M’en voulait-il pour ce qui lui était arrivé ? Pour la mort… de Sërb ? Il prit un bâton et gratta dans le tas de petit bois sans me prêter la moindre attention.

« Je te demande pardon, finis-je par dire pour rompre le silence. Je pensais vraiment réussir à sauver Sërb, mais… Ça a chié. J’avais l’antidote, j’y étais presque, et au dernier moment… J’ai échoué », dis-je en laissant retomber mes cheveux autour de mon visage pour cacher ma honte.

Je vis les poils de ses bras se dresser. Lucifer demeura silencieux. Je me penchai, à la recherche d’une expression encourageante, de quelques restes de son optimisme. Il détourna la tête. Du bout de son bâton, il dessinait des formes dans la terre.

 Au moment où je tendis ma main vers lui, ses épaules se contractèrent.

« Dès que j’ai posé un pied hors de cette grotte, chuchota-t-il dans un effort visible, après ton départ, les traqueurs me sont tombés dessus. Belzebuth les a rejoint pendant qu’ils fouillaient partout. Ils ont trouvé les cataplasmes qui empestaient ton odeur, et c’en était fini de moi. Belzebuth m’a fait mettre aux fers comme il m’avait menacé.

— Je suis désolée…

— Tu peux l’être. Ça ne change rien à ce que j’ai subi, et tout ça pour… rien. »

Mon cœur se serra. Lucifer avait retrouvé le ton cassant des premiers jours. Mon menton trembla. Je m’emmitouflai un peu dans l’épaisse couverture et soufflai une brise chevrotante.

« Je suis désolée…

— Excuse-moi, dit-il en tournant légèrement la tête vers moi. Je ne suis pas de très bonne compagnie ces temps-ci.

— Ne t’excuse pas, tu as raison. Je m’en veux pour ce qu’il t’est arrivé. C’est de ma faute. »

Il frotta ses mains, accroupi devant le foyer. Ses longs cheveux glissèrent. La lumière des flammes qui se réverbérait sur les murs de la grotte éclaira les cicatrices sur son dos. De nouvelles scarifications étaient apparues, fraîchement ensanglantées. Je soupirai. Comment pouvait-il encore se faire du mal, après ce qu’il avait dû endurer ?

Je voulus dire quelque chose d’encourageant, de positif… mais rien ne me vint. Je n’avais que des excuses minables à lui offrir. Ça, et une requête égoïste. 

« Lucifer, je sais que je n’ai pas le droit de te demander ça, surtout après ce que tu as subi, mais j’ai encore besoin de toi. Il… Il faut que tu m’aides. Belzebuth m’a enfermée dans une cage et envoyée dans un marais ! J’étais à la merci de monstres, seule, dans le noir. Je ne pourrais pas supporter d’y retourner ! Mais il va m’y renvoyer. Il veut m’obliger à prendre la place de Sërb. Tu dois m’aider. Je… Je dois partir d’ici. Aide-moi, je t’en supplie. Une dernière fois. Tu es le seul ici à qui je peux demander de l’aide. Je n’ai personne à part toi.

— Décidément, tu n’as pas changé, grinça-t-il. Tu es la même petite geignarde égoïste qu’autrefois. »

J’en eus le souffle coupé. Lucifer se pencha vers les flammes, éclairant son visage tordu par la colère.

« Tu te lamentes sur ton sort, mais tu ne fais strictement rien y remédier. Tu cherches encore à t’appuyer sur les autres pour t’aider, même si ça les met en danger. Tu te fiches de ce qui peut leur arriver.

— Ce n’est pas vrai… protestai-je à voix basse, les larmes au bord des yeux.

— Tu n’as personne à part moi ? Vraiment ? Aurais-tu oublié que nous sommes dans le Royaume des Morts ?

— Je… Mais alors, Sërb…

— Non. Il a disparu. Pour de bon. »

Il jeta la brindille au feu. 

« Sois rassurée, dit-il avec amertume, ce n’est pas le cas de tes amis humains. Ton amie, tes parents, tes ancêtres, tous ceux que tu as connus, te rejoindront ici un jour ou l’autre. Tu ne seras jamais seule. Contrairement à m… »  

 Contrairement à lui.

J’essayai de me persuader que son animosité soudaine ne m’était pas destinée. Ce n’était que l’expression de sa tristesse. Une fois libéré de sa torture, il avait retrouvé une clairière vidée de son seul ami, alors que je lui avais promis de lui ramener. Il se sentait démuni, et voilà que je revenais à la charge pour lui demander de risquer une autre torture centenaire pour… quoi ? Échouer à nouveau ?

Je baissai la tête et séchai mes larmes d’un revers. Il avait raison : j’étais égoïste. Il en avait déjà fait beaucoup pour moi. Trop, même. Je devais faire preuve d’empathie et de compréhension.

Il continua en grinçant des dents. Sa colère contracta tous les muscles de son dos. Sous sa peau, ses ailes ondulaient, menaçant de sortir. Jamais je n’aurais pensé le voir dans un tel état. Il ruminait sa hargne, crachant un venin qui me fit l’effet d’une avalanche de gifles.

« Sans Sërb, les âmes mortelles ne peuvent plus trouver leur chemin jusqu’ici. Pourquoi refuses-tu de comprendre ? C’est simple, pourtant : elles ont besoin de toi. Sërb n’était pas un Passeur, il n’a fait que remplir ce rôle en attendant que tu arrives. Pourquoi t’acharner à le refuser ?

— Mais…

— Tu n’as rien à y gagner, crois-en mon expérience. Belzebuth va chercher à te briser pour parvenir à ses fins. Si tu t’obstines, il se débarrassera de toi. Et alors quoi, tant pis si un autre gardien s’éveille et que sa vie est réduite à néant, c’est ça ?

— Je…

— Ce sera toujours plus simple pour Bel de le dresser que de perdre son temps avec toi. Alors, assume enfin ton rôle. Tu as essayé de l’empêcher, mais tu as échoué. Accepte-le. C’est ça ou mourir. Comme Sërb. »

Il prit une grande respiration.

« Ne compte pas sur moi pour t’aider cette fois, trancha-t-il. S’il le faut, je te mettrais moi-même à la place de Sërb, même si je dois t’enchaîner à cette porte. Je ferais tout ce qu’il faudra pour que tu ne finisses pas comme… »

Un hoquet de surprise mit fin à son monologue haineux. Je m’étais levée et l’avais enlacé. Ma poitrine reposait sur son dos, et je pressais ma joue entre ses épaules, dans le creux au bas de sa nuque. Lucifer se figea, tétanisé par mon geste d’affection. Mes larmes ruisselèrent le long de sa colonne.

Au fond de la grotte, un bruissement s’éleva. Je n’y prêtai pas attention, resserrant mes bras autour de Lucifer. De tout ce discours furieux, je n’avais retenu qu’une chose : son inquiétude que je disparaisse comme Sërb. Il ne me détestait pas. Il avait peur pour moi.

Il demeura paralysé un instant, puis s’agrippa à mon bras et le serra de toutes ses forces, comme si je risquais de m’évanouir s’il osait me lâcher. Il s’assit en tailleur et je suivis son mouvement.

« Je ne finirais pas comme Sërb », chuchotai-je.

Il poussa un soupir douloureux, et bascula sa tête contre la mienne. Nous restâmes ainsi un moment. Les battements de son cœur finirent par ralentir. Je le relâchai, et sa prise sur mon bras glissa jusqu’à ma main. Nous entrelaçâmes nos doigts, telle une promesse d’enfant de ne pas nous séparer. Il redressa enfin la tête. Ses cheveux tombèrent sur nos mains et cachèrent son visage.

 « Tes cheveux sont plus longs que la dernière fois, dis-je en plaçant sa mèche derrière son oreille.

Un nouveau bruissement résonna au loin.

« J’ai subi cent ans d’enfermement pour t’avoir aidé, et tu es en train de me suggérer d’aller chez le coiffeur ?

— Hein ? Non… euh… ce n’est pas ce que…

— Je plaisantais. »

Il esquissa un rictus et je soufflai. Une plaisanterie, lui ? J’espérais qu’il ne retente jamais l’expérience. Mon cœur avait déjà du mal à résister à ses sautes d’humeur aussi terrifiantes qu’un grand huit sans ceinture de sécurité. Je n’étais pas sûre de pouvoir survivre à une autre « blague » de sa part.

Du pouce, il caressa ma main en me confiant qu’il redoutait que Belzebuth passe outre les exigences du Roi et m’empoisonne. Samaël était trop occupé pour surveiller les agissements de son Commandant, et il lui importait surtout de retrouver un gardien pour la porte. Moi ou un autre, cela n’avait pas d’importance tant que le Royaume reprenait ses activités, souligna Lucifer.

J’étais coincée. Le mois passé à essayer d’échapper à mon destin n’avait abouti à rien, et je me retrouvai dans la même impasse : garder la porte ou mourir. Sërb avait été mon unique alternative. À présent, mon sort était scellé. Plus rien ne pourrait m’en défaire à part la mort. Et il était hors de question que je meure et qu’il gagne.

« Tu vas trouver ça puéril… mais je refuse de passer mon éternité sous les ordres de cet enfoiré. Belzebuth s’en est pris à ma famille, à mes amis. Que je les retrouve ici ne change rien. Je veux lui faire payer pour tout ce qu’il nous a fait endurer. Tu crois que le Roi accepterait de… je ne sais pas… punir Belzebuth en échange de ma prise de poste ? »

Ma requête ne sortait pas de nulle part : le Roi avait prévenu qu’à la fin des trois jours, si rien n’avait évolué, il réunirait le Conseil pour statuer sur les avancées de Belzebuth me concernant.

Selon Lucifer, Samaël mettait un point d’honneur à écouter tous les points de vue avant de faire voter une décision qui impactait le Royaume. Ce serait ma chance de lui parler. Je pourrais demander à ce que le bannissement d’Azazel soit levé, plaider ma cause et poser mes conditions concernant Belzebuth. Il ne restait plus qu’à espérer que le Conseil vote à la majorité en ma faveur.

Le Conseil des Enfers comptait dix membres, dont le Roi Samaël. Azazel étant banni, et Lucifer étant déjà de mon côté, il restait quatre membres à convaincre. Stolas étant proche de Lucifer, il se rallierait à ma cause. Il l’avait déjà fait. Quant à Astaroth, tant que j’acceptais de travailler avec lui, il ne s’opposerait pas à moi. Il ne restait donc qu’à convaincre Paimon et Baël. Si j’y arrivais, Belzebuth, Amon et Quatre seraient en minorité lors du vote.

Je gagnerais.

Si tant est que l’on puisse considérer ça comme une victoire. Moi, cerbère officiel de la porte des Enfers. Tu parles d’une destinée de merde. 

« Le problème est que je ne les connais pas. Comment être sûre qu’ils voteront en ma faveur ?

— En leur parlant. Bel t’a envoyé dans le jardin des oubliés. Il voulait sûrement te faire peur. Ce niveau est géré par Paimon. Parle-lui, apprends à la connaître, tu as tout à y gagner. Elle est très gentille, et connaît beaucoup d’infernaux en dehors du Conseil. Si tu la suis dans les bas-fonds, son vote te reviendra sans difficulté.

— N’oublie pas que je suis enfermée dans la cage, je ne risque pas de la suivre bien loin.

— Ne t’inquiète pas pour ça, dit-il en esquissant un rictus optimiste. Les gradés peuvent l’ouvrir. Tu n’auras qu’à lui demander.

— D’accord pour Paimon. Et après ?

— Quand Belzebuth verra que tu lui tiens toujours tête, il t’enverra certainement chez Baël, dans le labyrinthe des châtiments. »

Je réprimai un frisson. Je gardais un souvenir tordu de mon escapade à ce niveau.

« Si tu arrives à éviter sa forme de chat, continua Lucifer, tu pourras lui parler. Baël est particulier, mais pas inaccessible.

Particulier ? Carrément psychotique, oui !

— Tripolaire, en fait. À part le chat, ses deux autres personnalités sont pragmatiques, centrées autour du travail et de l’organisation. Sers-t’en. »

Je me rappelai avoir échappé à l’emprise du crocodile en mentionnant des formulaires soi-disant mis à jour par Astaroth. Depuis, j’avais oublié le nom de ces formulaires, mais je comprenais l’idée.

« D’accord… Et, après Baël ?

— Après, rien. »

Selon Lucifer, Belzebuth n’avait ni l’autorité ni l’inconscience de m’envoyer dans le Tartare ou au niveau Six. En mentionnant ce niveau, il frissonna et secoua la tête comme pour en chasser une pensée horrible.

« Arme-toi de courage. Tu n’as que trois jours à tenir.

— Oui. Et après, je pourrais poser mes conditions, dis-je en mordillant l’ongle de mon pouce.

— Qu’as-tu en tête ? » demanda-t-il en éloignant mon pouce de mes dents.

La fraîcheur de sa main me fit tressaillir. Un nouveau bruissement s’éleva au fond de la grotte. Je cherchai d’où il pouvait provenir. Lucifer caressa ma main, me ramenant à notre discussion.

« Mmh, heu… ne pas être sous les ordres de Belzebuth, déjà. Et le punir. Le Roi a menacé de revoir le classement, et donc de rétrograder Belzebuth, mais ce n’est pas suffisant. Cinq cents ans d’enfermement et de torture, comme il t’a fait subir, me semblent plus adaptés. Et juste.

— Je te remercie. »

Cette fois, j’eus droit à un vrai sourire. Fin et maigre, retenu par un pincement, mais sincère. Lorsque Lucifer se rapprocha de moi, le bruissement reprit. Je me décalai sur le côté, les yeux tremblants à force de scruter chaque recoin du néant pour savoir d’où il pouvait bien provenir.

« Quatre, dit Lucifer en pointant un doigt en direction du précipice. Il s’est posté au fond. Il attend et ne cesse de me fixer.

— Il vérifie que je ne m’échappe pas ?

— Non, étrangement, c’est moi qu’il observe. » 

Au fond de la grotte, deux billes vertes s’illuminèrent un bref instant comme pour approuver ses dires.

Lucifer referma la couverture autour de moi avant de se lever.

« Viens, je te raccompagne à la clairière avant qu’il perde patience », dit-il en me tendant la main.