Site icon Romans de Berg

Ap 6 : « Mandy, Sandy, Nancy, Cassie. »

Nous passâmes à travers le saule qui gardait secrète l’entrée de la grotte de Lucifer et retrouvâmes la clairière. Quatre nous suivait, quelques mètres en retrait. Devant ma cage, une créature habillée en costume trois-pièce gris attendait en regardant une montre à gousset.

Sa tête formait un triangle gris-bleu, rugueux et strié comme de la roche. Elle était encadrée par deux longues cornes qui descendaient dans son dos. Il n’avait ni œil ni bouche. Pas de nez non plus. Ce n’était qu’un morceau de pierre juché au-dessus d’un corps parfaitement humain.

Il rangea la montre dans la poche de son gilet en nous voyant arriver. Puis sa tête se déforma jusqu’à changer du tout au tout. Les cornes se rétractèrent dans son crâne, et la roche triangulaire laissa place à un visage d’homme d’âge mûr, aux cheveux bruns rasés sur les côtés, avec une moustache qui remontait sur les coins de sa bouche en pointes gracieuses. Il avait une prestance et un je-ne-sais-quoi d’intensément britannique.

Lorsqu’il nous sourit, ses yeux s’illuminèrent. Je serrai la main de Lucifer dans la mienne et me cachai derrière lui.

« Mon cher Lucifer ! l’apostropha-t-il.

— Astaroth. Ravi de te revoir.

— De même. Merci d’avoir ramené notre nouvelle pensionnaire. Mademoiselle Evans, vous sentez-vous mieux ? »

Lucifer se décala, et je dus lui faire face. Azazel m’avait peu parlé de lui : je savais qu’il était respecté par tous les infernaux, car il abattait un travail administratif titanesque, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il ressemble à un dandy british du XIXe siècle.

Penché vers moi, les mains sur les genoux, Astaroth exhalait de bienveillance. Un peu intimidée, je me contentai de lui répondre par un hochement de la tête.

« Bien, vous m’en voyez enchanté. Quatre ? Occupe-toi d’elle, je te prie. Je ne souhaite pas que Bel me fasse une scène. »

Je n’eus pas le temps de protester. Quatre m’attrapa par le bras, sous le regard serein d’Astaroth qui ne cessait de sourire. Puis Astaroth se retourna vers Lucifer, et le toisa en claquant la langue.

« Avec une femme parmi nous, j’avais espéré que tu te sépares enfin de cette immonde guenille qui te sert de pantalon. Ne pourrais-tu pas envisager une tenue plus décente, ne serait-ce que pour protéger sa pudeur ? », dit-il à Lucifer tout en l’emmenant à l’écart.

Laissée en arrière, entre les mains de Quatre, je regardai mon seul ami ici être éloigné de moi dans la plus grande indifférence.

« Lucifer ? »

Mais il ne tourna même pas la tête alors que j’étais sur le point d’être à nouveau mise à cage. Pourquoi ne disait-il rien ? Pourquoi ne demandait-il pas à Astaroth de me relâcher ?

« Lucifer ! » répétai-je, un ton plus haut, tandis que Quatre me ramenait vers la cage.

Je me dégageai de sa prise d’un mouvement d’épaule. Seule la couverture lui resta entre les doigts. Sa mâchoire se contracta en une impulsion musculeuse, et il se saisit de mon bras nu. Ses griffes s’enfoncèrent dans ma peau. Je poussai un gémissement de douleur et voulus le gifler, mais il arrêta ma main en vol. J’étais coincée, maintenue des deux côtés par ses griffes. Et cette fois, je n’étais pas sure qu’il ne me broie pas les doigts. Ses yeux d’émeraude s’illuminèrent. Je déglutis.

« Soyez sages, gardiens ! » cria Astaroth à l’autre bout de la clairière.

Quatre me souleva par le bras et accéléra le pas tandis que je serrais la couverture. Mes pieds battaient dans le vide. Il me lâcha juste devant l’entrée puis me claqua la porte au nez.

« Pourquoi tu fais ça ? m’écriai-je. Après tout ce qu’il s’est passé, maintenant que je suis ici, tu te retournes contre moi ? Alors que c’est toi qui… »

Ses iris s’embrasèrent à nouveau, coupant net mon élan de récriminations. Il rouvrit la porte et entra dans la cage sans refermer derrière lui. Il marchait d’un pas plus rapide qu’à l’accoutumée, les muscles de sa mâchoire contractés, une lueur étrange dans les yeux. Je reculai en essayant de ne pas céder à la panique.

Cette fois, j’avais dépassé les bornes en lui demandant des comptes.

Je finis par me retrouver acculée contre les barreaux. D’instinct, je plaquai la couverture sur ma poitrine. Quatre attrapa fermement mon menton entre ses doigts osseux et le releva à sa hauteur. Ma nuque protesta en craquant. Il me dépassait largement d’une tête.

« C’est moi qui t’ai gardé en vie jusqu’ici », dit-il en serrant mes joues.

Il prit une profonde inspiration, et son ventre effleura le bout de mes seins. Jamais il n’avait été aussi proche de moi. Ses pupilles, brillantes comme deux émeraudes, sondèrent les miennes avec une vivacité qui me donna des sueurs froides. Il était envahissant, malsain. Ses yeux se mirent à parcourir mon visage. Je fis de mon mieux pour rester stoïque, mais l’intensité avec laquelle il m’observait sous toutes les coutures provoquait des soubresauts nerveux à mon cœur.

Il entrouvrit la bouche. Je remarquai alors ses canines proéminentes, et ce détail détourna mon attention. Ses fines lèvres bleutées étaient bombées par des dents de vampire. Elles n’étaient pas pointues, démoniaques ou repoussantes, mais elles auraient mérité un rendez-vous chez un bon orthodontiste. Cela le fit paraître tout de suite plus humain. Les battements de mon cœur ralentirent peu à peu, et je retrouvai mon calme.

Lorsque j’entrouvris aussi la bouche pour lui demander ce qu’il comptait faire, ses doigts tremblèrent. Il desserra sa prise et me relâcha.

« Que m’as-tu fait, femme ? murmura-t-il comme à lui-même.

— … Quoi ? »

Il recula, puis se retourna et sortit en claquant la porte derrière lui. Je restai appuyée contre les barreaux, sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Une fois dehors, il écrasa le bouton rouge, me renvoyant directement dans les profondeurs des Enfers.

« NON ! »

Mon hurlement fut happé par la chute. Saleté de chauve-souris ! Il m’avait prise par surprise !

Me retenant aux barreaux, j’inspirai profondément pour me calmer. L’acte deux allait commencer. Je devais être forte. Je devais faire face à ce qui se trouvait en bas. Je pouvais y arriver. Je n’avais qu’à attendre que Paimon se montre pour lui parler, et prêcher pour ma paroisse. Je n’oubliais pas mon objectif : quitter cette cage à la fin des trois jours.

J’expirai lentement alors que la lumière au-dessus disparaissait. Selon Lucifer, je ne risquais rien : Paimon était gentille. Le tunnel s’ouvrit sur le marais. Puis la nacelle ralentit, pour me poser en douceur dans la terre détrempée par le sang.

Je levai la tête, me demandant si Quatre l’avait fait intentionnellement. Ce gars… Non. Ce n’était pas le moment de penser à lui, car les râles s’élevaient déjà.

L’atterrissage généra une fine brise, apportant jusqu’à mes narines la délicate puanteur de ce lieu. Je déglutis en fermant la bouche. La tête haute, je serrai la couverture contre moi et me plaçai pile au milieu de la cage.

Il ne fallut pas longtemps avant que les déterrés reviennent à la charge. Les barreaux furent vite submergés par leurs corps décomposés qui tendaient leurs bras vers moi. Mon cœur s’accéléra. Je fermai les yeux une seconde, et secouai la tête. Je ne devais pas craquer. Pas encore. Paimon arriverait bientôt. Je repris une profonde inspiration.

Les corps se montèrent les uns sur les autres, chassant toute lumière, mais toujours pas de signe de Paimon. Un ongle m’éborgna le coin de l’œil. Je demeurai immobile, une goutte de sang coulant sur ma joue. Courage et patience, Persy.

Un froissement singulier s’éleva derrière la masse de cadavres. La voilà… Certains se décalèrent pour la laisser passer. La créature avança, accroupie, puis se glissa sous leurs jambes pour m’observer. Son crâne de cerf poli penchait sur le côté, comme tiraillé par la curiosité. 

Lorsque ses orbites vides s’illuminèrent, je soufflai un grand coup et tendis la main vers elle. Elle recula, surprise. Les déterrés en profitèrent pour se jeter sur mon bras. Leurs articulations craquèrent et se déboîtèrent. Leurs mâchoires claquèrent de désir cannibale. Leurs ongles entamèrent ma chair, crissèrent sur ma menotte. Je le maintins droit malgré leurs assauts.

Paimon bascula la tête de l’autre côté, puis se releva. Sa taille me surprit. Elle était si petite qu’elle arrivait à peine à la hauteur de la serrure. Elle passa un bras minuscule et humain à travers les barreaux, hésita, le rétracta plusieurs fois de suite, puis finit par toucher ma main du bout du doigt.

Elle le retira en riant. Un rire cristallin d’enfant, qui fit taire les déterrés autour. Leurs hurlements moururent, et leurs râles diminuèrent jusqu’à se muer en chuchotements presque mélodieux. Comme par enchantement, ils abaissèrent leurs bras et refermèrent leurs bouches. Ils me regardèrent, l’air hagard, mais surtout : calmes.

Un rire d’elle et ils étaient redevenus aussi inoffensifs que les spectres de mon jardin. Elle leva les bras et, telle la mer devant Moïse, tous s’écartèrent pour lui laisser un accès privilégié à la porte de ma cage.

Elle pencha à nouveau la tête, avant de la basculer brutalement à l’horizontale avec une torsion qui me figea. J’eus un hoquet de peur, pensant qu’elle venait de se décrocher, mais ses bras menus s’emparèrent du crâne. Puis, avec un bruit de ventouse, elle le retira d’un coup sec.

Je dus cligner des yeux plusieurs fois. J’avais du mal à croire ce qui se trouvait en face de moi.

Elle garda les bras tendus au-dessus de sa tête. Une tête qui n’avait rien de monstrueux. Sous ce costume apeurant se dissimulait une petite fille à la peau foncée, aux yeux intégralement noirs et aux longs cheveux sales. Elle m’adressa un sourire malicieux, avant de pousser un cri de joie suraigu qui me fit sursauter. Elle bascula le crâne de cerf dans son dos et hurla un ordre dans une langue inconnue. Les déterrés tombèrent comme des mouches à ses pieds, foudroyés par son autorité comme une bombe insecticide.

Paimon grimpa sur le monticule de cadavres pour arriver à la hauteur de la serrure qu’elle déverrouilla en une seconde. Elle repoussa la porte d’un geste presque innocent, et se recula pour me laisser passer. Par des mouvements de doigts, elle m’invita à la rejoindre. J’avais l’impression d’être un animal de cirque que l’on fait sortir pour la première fois sous le feu des projecteurs.

« Bonjour, dis-je sans avoir de meilleure idée d’entrée en matière. Es-tu… Paimon ? »

Comme elle ne bougeait pas, je m’avançai. De la boue ensanglantée s’infiltra entre mes orteils avec un immonde bruit de succion. Je réprimai un frisson.

Paimon hésita, joua dans ses cheveux aussi emmêlés qu’une dread laissée à l’abandon durant un demi-siècle, puis tira sur mon bras pour que je descende à sa hauteur et planta ses deux grands globes noirs et étincelants devant mes yeux.

Je m’accroupis. Son visage aux pommettes charnues dégageait une douceur solaire. Son corps d’humain frêle était camouflé par un vêtement fait de guenilles. Les pans de tissu brun étaient maculés de moisissures verdâtres et de boue rouge, et sur ses épaules reposait une cape constituée d’une épaisse fourrure embroussaillée d’herbe et de bouts d’os enfilés à la manière de perles. Sa longue chevelure grouillait d’insectes. Une scolopendre sortit de son oreille et partit se perdre dans la fourrure. Je déglutis.

Sans se départir de son sourire, Paimon prit mon visage entre ses mains sales et me malaxa les joues. C’était… c’était étrangement réconfortant. Et perturbant.

« Oui ! Toi, t’es la nouvelle. Faut pas avoir peur. Tout le monde a peur, faut pas être bête comme les autres. Viens. »

Sans attendre, elle empoigna ma main et me tira à sa suite. J’avançai penchée en avant, le bras secoué par son trot enthousiaste alors que nous nous enfoncions dans la jungle humide du jardin des oubliés.

Des ossements et des cadavres en putréfaction sortaient du sol comme des cailloux blancs. Je tentai de les éviter de mon mieux. Le bruit juteux du sang et le craquement des os sous mes pieds me donnaient la nausée. Paimon, elle, sautait sur les cadavres tel un enfant dans les flaques d’eau. Elle s’éclaboussait de rouge, et riait aux éclats. Son attitude était plus perturbante que le décor lui-même. 

Paimon me lâcha pour se glisser sous une branche. Je l’enjambai en levant la tête. Une fois la peur passée, ces lieux paraissaient plutôt paisibles. Les arbres se tordaient et s’enroulaient entre eux, comme une valse d’écorce. Les algues duveteuses qui pendaient sur leurs branches tels des rideaux végétaux apportaient une pointe de couleur vive. Un vert phosphorescent qui n’était pas sans rappeler les yeux de Quatre.

Mon pied s’enfonça jusqu’aux genoux. Le marais s’étendait sur des centaines de mètres. Une épaisse brume dansait à sa surface. Paimon sauta sur les mottes d’herbes qui dépassaient de l’eau trouble. Je ne savais pas où elle m’emmenait, mais le chemin s’apparentait à un parcours du combattant.

Elle sautait de motte en motte en riant, et se retournait pour me faire signe de la suivre. Son enthousiasme me fit penser à Max et Jade. Elles se ressemblaient… L’esprit ailleurs, à me demander si elles allaient bien de l’autre côté, je ratai une motte et plongeai tête première dans l’eau trouble. Qui avait aussi un goût de fumier.

Paimon riait alors que je m’étouffais pour en recracher jusqu’à la dernière goutte. Jade aurait eu la même réaction. Sales gosses…

Je lui réclamai une pause et m’assis sur une motte, les jambes dans l’eau. Ma couverture était trempée à présent, et pesait une tonne. Je la retirai pour l’essorer.

« Ils sont rigolos tes habits. »

La couverture était sale de la terre de la grotte, et trempée de jus du marais, mais on pouvait encore en distinguer les dessins. Sur un fond bleu, des formes rouges et ocres reprenaient les designs autochtones que j’avais vus chez Randy Sam, le guérisseur secwepemc. Elle devait avoir appartenu à Sërb. Je pressai le tissu entre mes doigts. Je n’arrivais pas à croire qu’il était définitivement mort, qu’il avait disparu pour de bon.

Paimon grimpa sur un arbre et se posta, accroupie, sur une branche au-dessus de ma tête. Ses pieds étaient anormalement longs, comme des pattes de kangourou.

« Mais t’en as pas beaucoup. »

Je pouffai. Pas beaucoup ? C’était un euphémisme. Les lambeaux de drap jaune autour de mes hanches maintenaient un semblant de pudeur jusqu’à mes cuisses, mais ma poitrine n’était plus cachée que par la longueur de mes cheveux. Je soupirai. Je ressemblais à une nymphe des marais, cliché sexualisé de blonde au teint pâle à la merci de créatures surnaturelles. Cette histoire aurait fait marrer Azazel…

Voyant mon expression s’assombrir, Paimon bascula sur la branche, pour se pendre à l’envers. Des insectes tombèrent dans l’eau. Elle se balança en me souriant.

« T’es triste ?

Euh… Non, je…

— Tu mens. Faut pas être triste. Ils sont tous tristes ! Je sais ! s’écria-t-elle brusquement en sautant à terre. Je vais te présenter Yuki ! Viens ! »

Je remis la couverture sur mes épaules juste avant qu’elle ne tire sur mon bras avec un enthousiasme perturbant. Nous quittâmes le marais en courant pour entrer dans une forêt de mousse. J’avais du mal à suivre son rythme. Les branches basses me fouettaient le visage, et j’évitai de justesse une branche assez épaisse pour m’assommer. Cependant, je ne vis pas celle qui sortait du sol, me coinçai les pieds dedans et m’étalai dans la mousse. Paimon se retourna en affichant une moue boudeuse.

Je me relevai, les mains sur les genoux, et tentai de reprendre ma respiration. Paimon était minuscule, mais elle avançait avec une vitesse impressionnante. Je n’étais pas équipée pour tenir la distance. Mes pieds fins s’enfonçaient à chaque pas, ralentissant ma progression.

Paimon s’assit en tailleur, et posa son visage sur ses mains en coupe en soufflant. Elle dodelinait de la tête sur une musique qui ne jouait que dans sa tête, et ses longs orteils battaient la mesure.

Pour l’occuper le temps de reprendre haleine, je l’invitai à me raconter sa vie ici. Je ne fus pas déçue du voyage : Paimon commença à me parler du jardin, changea de sujet, me demanda quelle était ma couleur préférée, m’avoua qu’elle n’avait pas mangé de bonbons de toute la journée, et ajouta que les membres du Conseil étaient tous de gros nuls trop sérieux.

Elle n’avait pas seulement l’apparence d’une enfant. Elle en était une. Cela semblait si étrange qu’un ange pareil ait pu être envoyé dans les Enfers en punition de… quoi ? Parler trop vite ? Elle se balança et attrapa ses pieds pour former une boule. Je pouffai. Elle rit, puis se redressa brusquement en hurlant à un déterré, répondant visiblement au nom de « Sally », de ne pas aller par là. Le cadavre fit demi-tour sans demander son reste.

« Sally ? m’étonnai-je.

— Ils avaient des noms, mais ils ont oublié. Alors je leur en ai donné d’autres ! »

Du doigt, elle désigna une troupe de déterrés qui retournaient au marais.

« Là c’est Mandy, Sandy, Nancy…

—  Et lui c’est Tony ? demandai-en au passage d’un déterré masculin.

—  Non, lui c’est Albert.

—  Ah. Bien sûr, Albert. »

Paimon se balançait en souriant. Je devais avouer qu’elle était mignonne. Il ne lui manquait qu’un bon shampoing, une dose industrielle de démêlant et un coup de peigne pour être adorable. Je lui rendis son sourire quand un bruissement métallique familier attira mon attention.

J’aurais reconnu ce son entre mille.

N’écoutant que mon instinct, je me précipitai dans les fourrés. Les branches épineuses entamèrent ma chair, mais pas ma motivation. Lucifer avait tort. J’enjambai une racine et repoussai la végétation. Sërb était encore en vie. Il était là, quelque part.

Paimon me cria de revenir, mais je continuai. Une lourde branche me barra le passage. Je rampai en dessous, et débouchai sur une étendue d’eau où se trouvaient plantés des arbres morts et des spectres luminescents.

Ils se retournèrent à mon arrivée. Leurs visages étaient contrits, rongés par une douleur incommensurable. Ils sortirent leurs mains de l’eau, et les placèrent en coupe devant leur torse. Ils étaient tous enchaînés. Les maillons disparaissaient dans l’eau trouble.

Derrière moi, la branche se souleva légèrement, et Paimon apparut à ma gauche. Elle me prit la main.

« Faut pas aller là. Tu peux rien pour eux. Ils ont le cœur trop plein. Il faut qu’ils se pardonnent eux-mêmes. Viens, laisse-les. »

Je me dégageai de sa main et m’enfonçai dans l’eau jusqu’au torse. Je ne pouvais pas abandonner Sërb s’il se trouvait là. L’eau était froide et poisseuse. Les pieds pris dans la vase, j’avançai avec difficulté. Les spectres pivotèrent à mon passage, les mains toujours en coupe.

Dans cette foule, je scrutai chaque visage, chaque spectre aux cheveux longs. Soudain, le sol disparut sous mes pieds, et je bus la tasse. Des mains blanches m’aidèrent à me sortir la tête de l’eau.

« Reviens ! cria Paimon depuis la berge. C’est trop profond ! »

Portée par les spectres, je refis surface en toussant. Je refusais d’abandonner. Il était là. Il était forcément là. Lucifer avait mal cherché.

« Sërb ! Sërb ! Où es-tu ? C’est moi, Perse ! 

Perse ? »

Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je me retournai lentement vers cette voix que je n’avais plus espéré entendre. Sur la berge, une chaîne d’argent brillait. Les maillons frottaient à terre. Soulevant l’épaisse chaîne, sa main se tendit vers moi. Mon cœur accéléra. Son visage… son magnifique visage… était éthéré d’un côté, creusé par la mort de l’autre.

« Maman ? »