Ap 7 : « Yuki ! Yuki, regarde ! Une nouvelle amie ! »

Je courus me jeter dans ses bras. Ma mère me serra en embrassant mon front. Je sentis son baiser glacial et des larmes de joie inondèrent mon visage.

« Ah ! Elle, c’est Cassie ! s’enthousiasma Paimon en nous rejoignant. Elle est pas comme les autres. Elle est mi-morte. »

Je m’écartai pour l’observer. Effectivement, ma mère ne ressemblait pas aux spectres du jardin des oubliés. Des chaînes restreignaient son corps d’un côté, tandis que l’autre côté, éthéré, se brouillait dans un nuage de brume sans aucune retenue.

Prenant son visage entre mes mains, je fus heureuse de pouvoir toucher sa joue. Ma mère me sourit et posa sa main sur la mienne.

« Comment… Comment est-ce possible ? murmurai-je.

— Je suis ici, mais une partie de mon âme est restée là-bas. »

Sa voix, bien que différente, plus profonde et triste, demeurait aussi douce que dans mes souvenirs. Ses yeux vides et sa peau décomposée d’un côté n’étaient en rien effrayants pour moi. J’avais retrouvé ma mère, et c’était tout ce qui importait.

« Elle est emprisonnée dans mon corps, maintenu en vie par mon don.

— Donc… Tu n’es pas encore morte. Paimon ! criai-je en me retournant vers la petite fille qui regardait ailleurs en tortillant ses cheveux comme si elle avait deviné ce que je m’apprêtais à lui demander. Est-ce que tu peux la relâcher ? Comme ça, elle retrouve son corps, son âme se… heu… fusionne ? Et ensuite on…

— Ça ne marche pas comme ça, ma puce, et tu le sais. Il est trop tard, je ne peux plus rentrer. Mais tu peux quand même m’aider. 

— Comment… hésitai-je, consciente que sa réponse risquait de ne pas me plaire.

— Tu sais parfaitement comment, ma puce », dit-elle avec un insupportable regard contrit qui me perça le cœur.

Je détournai les yeux. Si son don maintenait son corps en vie, et son âme prisonnière, le seul moyen de la libérer était de l’en défaire.

Le datura était une plante capable de retirer à un gardien ses pouvoirs, mais elle le rendait également humain à nouveau. Mortel. Ma mère l’avait utilisée en tisane afin de diminuer mes pouvoirs. Elle avait espéré qu’avec ce subterfuge, je puisse vivre une vie normale, sans spectres.

C’est avec le datura que Belzebuth avait tué Sërberus. En retrouvant son humanité, sa vie avait repris son cours jusqu’à ce qu’il tombe en poussière entre mes doigts. Il avait vécu trop longtemps, le temps l’avait rattrapé. Ce qui n’était pas le cas de ma mère. Son corps était jeune, une longue vie l’attendait. Lui donner le poison ne suffirait pas à la libérer.

« Ne me demande pas ça. Je ne peux pas. Jamais je ne pourrais.

— Pas maintenant, mais bientôt. Tu me tueras, et tu prendras ce qu’il reste de mon don. Il fait partie de ton héritage. »

Je reculai. Je ne venais pas d’entendre ça. Ce n’était pas possible. Dans quel monde tordu avait-elle pu imaginer une seule seconde que je serais capable de la tuer ? Ma propre mère !

Ma nuque craquait à force de tourner la tête de chaque bord, dans une négation aussi déterminée que violente.

« Non. Non. C’est hors de question. Non. Je ne… Non. Pas ça.

— Ma vie humaine est terminée, Perse. Ne me laisse pas coincée ici, je t’en prie. Une fois que mon âme sera complète, je pourrais monter à la plaine des Asphodèles et retrouver ton père. Ne me laisse pas comme ça, je t’en supplie. »

Elle leva son bras enchaîné et porta la main à son visage pour cacher la partie incarnée. De l’autre côté, ses cheveux voletaient dans un courant d’air qui n’existait que pour elle. Je baissai la tête et pleurai. Elle se trouvait coincée entre deux mondes, punie au mauvais niveau des Enfers.

Ma tête secouait mon refus tel un métronome. Mon empathie se heurtait à l’idée de commettre un meurtre. Le pire meurtre envisageable : le sien. La main de Paimon se glissa dans la mienne.

« Viens. Arrête d’être triste. Viens, je te montre là où les gens ils sont contents ! »

Je sentis une caresse glaciale sur ma joue. Lorsque je relevai la tête, ma mère était partie rejoindre les autres spectres, me laissant seule à mes réflexions. Elle savait que j’aurais besoin de temps.  

Cependant, pour le moment, je me refusais de l’envisager. Je séchai mes larmes du revers de la main et me laissai entraîner par Paimon. Peu m’importait où nous allions, tant que nous quittions ce marais. Je voulais m’éloigner. Voir autre chose, entendre autre chose que « tu me tueras » qui résonnait dans ma tête en une plainte lugubre.

Nous marchâmes durant ce qu’il me sembla être des heures. Paimon était loin devant. J’avançai sans y penser, et sans demander la moindre information sur notre destination. Mes pieds se prirent dans les racines. Mon visage fut fouetté par les branches. Mes épaules se cognèrent contre les troncs morts. Ma peau se râpa contre les écorces. La douleur était réconfortante. Chaque coup me ramenait à la réalité, à la dureté de la vie. Je ne m’effondrais pas. J’étais encore debout.

Je pénétrai dans une clairière plus large que celles que nous avions passées, à la base d’une montagne qui s’élevait jusqu’au plafond de ce niveau des Enfers. Paimon m’attendait sagement, assise sur un rocher à battre des pieds.

« Ça, c’est Yuki. Mon meilleur ami ! » dit-elle en pointant un tas blanchâtre qui dépassait des herbes hautes.

Je suivis des yeux son doigt. Le Yuki en question était une carcasse de chameau. Vu son état, la bête était morte depuis longtemps. Des lianes et de la mousse recouvraient ses côtes. Il lui restait très peu de peau. Grise et sèche, celle-ci s’étirait sur les os comme une toile d’araignée.

Pauvre Paimon… Elle devait se sentir bien seule pour s’imaginer un ami dans ce cadavre. Ce n’était pas juste. Rien n’était juste ici. Ma mère était coincée entre deux mondes à souffrir, et Paimon, qui n’était qu’une enfant, était laissée à l’abandon. Seule son imagination avait dû lui permettre de survivre dans un tel environnement. Mais pas sans y perdre la raison… 

Descendant de son rocher, elle s’agenouilla devant les restes de l’animal en piaillant joyeusement :

« Yuki ! Yuki, regarde ! Une nouvelle amie ! »

Mon cœur se serra… avant de manquer de sortir de ma poitrine lorsque le squelette leva la tête. J’en perdis l’équilibre et tombai sur les fesses. La mâchoire du cadavre s’ouvrit en grinçant, et ses cavités oculaires vides s’illuminèrent.

Les articulations craquèrent avec un bruit atroce quand la créature, qui n’était pas aussi morte qu’elle en avait l’air, se redressa sur ses pattes. Le bout de son crâne s’approcha de mon visage et s’appuya brièvement contre ma joue.

« Il t’a fait un bisou ! » rit Paimon.

Puis le squelette s’empressa de se coller contre elle. Paimon referma ses bras autour de ce cou sans vie pour le câliner. Mes yeux papillonnaient tellement la chose était absurde.

Yuki étira ses pattes puis posa les genoux à terre. Paimon retira sa cape de fourrure et d’herbe et lui installa sur le dos pour en faire une selle. Elle s’accrocha aux côtes du squelette, et grimpa dessus. Yuki attendit qu’elle réajuste la selle et soit confortablement assise avant de se redresser. Avec la minuscule Paimon sur le dos, il avait l’allure d’un cheval de l’apocalypse à la retraite dans un centre d’animation.

« MONTE ! dit Paimon en tapotant le postérieur de son incroyable destrier.

Heu… non, merci, sans façon.

Comme tu veux, répondit-elle en haussant les épaules. C’est pas loin. Viens ! Je vais te présenter aux autres et on va faire du shopping !

— Les autres ? Du shopping ? répétai-je, incrédule.

— Oui. Allez Yuki, direction Babylone ! »

Ainsi la créature se mit en branle. Ses articulations claquaient à chaque pas, me tirant un frisson. Déjà, en cours, je détestais ceux qui faisaient craquer leurs phalanges. Cette balade était une torture pour mes oreilles.

Nous marchâmes jusqu’à la montagne. À notre approche, un tunnel s’ouvrit, et nous nous engouffrâmes dans l’obscurité. Des torches s’allumèrent à notre passage. Leur lueur était faible, et m’empêchait de voir le bout. Plusieurs fois, je me retournai pour calculer la distance parcourue. Même avec Paimon à mes côtés, elle qui était aux commandes de ce niveau, je n’étais pas rassurée.

Tranquillement assise sur Yuki, Paimon chantonnait en dodelinant de la tête. Enfin une torche illumina le dernier segment du tunnel. Il continuait sur quelques mètres, et se terminait par un rideau d’eau. Derrière se trouvait, irréelles, des lumières de toutes les couleurs qui semblaient grimper jusqu’au ciel.

Paimon passa sous la chute d’eau et je la suivis, maugréant sur le fait qu’il m’avait fallu des heures pour sécher, et que j’allais, à nouveau, me retrouver trempée.

La chute s’ouvrit sur un chemin de points verts au milieu d’un lac rouge. Au loin, les colonnes de lumières ressemblaient aux buildings d’un quartier d’affaires. Les bâtiments grimpaient jusqu’au plafond de la grotte. Un carré de couleur brillait à chaque étage, mais c’était au niveau du sol qu’il semblait y avoir le plus d’animation. Il y avait tant de couleurs qu’il était impossible de discerner quoi que ce soit.

C’était ça, Babylone ? Ce monde ne cessait de me surprendre.

« On fait la course ! Hue, Yuki  !  cria-t-elle en donnant un coup de talon à son chameau, qui se dressa de toute sa hauteur avant de claquer ses pattes sur le sol en m’éclaboussant.

— Hue ? Comment ça, hue ? EH ! » 

Elle galopa sur le chemin de verdure. Je lui hurlai de m’attendre, mais elle était déjà hors de portée de ma voix. Je soupirai, et délaissai la terre ferme pour avancer sur ce tapis de minuscules nénuphars.

Je marchais lentement, surveillant les alentours. Des feuilles bougeaient. Des hululements résonnaient. Je n’étais pas rassurée. En plus, le chemin était instable. Mes pieds s’enfonçaient de plus en plus à chaque pas.

Je levais une jambe, mais ce n’était que pour enfoncer un peu plus l’autre. J’appelai Paimon à l’aide, mais je ne voyais plus sa silhouette galoper vers les lumières. Elle avait déjà traversé.

J’étais à présent seule dans l’obscurité, empêtrée dans cette mare de nénuphars comme dans des sables mouvants. J’avançais difficilement, la couverture trempée et lourde comme un sac de briques sur les épaules. Pourquoi rien n’était jamais facile ? Pourquoi fallait-il toujours que je me retrouve dans des situations de merde comme celle-là ?

Je relevai la jambe pour la renfoncer plus profondément au pas suivant. L’eau m’arrivait désormais aux mollets.

« Putain d’Enfers. Putain de Paimon. Putain de Yuki. Putain de monde de merde ! » pestai-je en extirpant mes pieds avec un bruit de succion.

La jambe en l’air, je perdis l’équilibre et penchai un peu trop à droite. Le poids de la couverture m’emporta et je tombai dans le lac rouge. L’injure que je proférai m’obligea à avaler une pleine goulée d’eau incroyablement salée.

Contre toute attente, je ne fus pas engloutie. Je flottais à mi-hauteur, dans un espace aqueux aussi dense qu’il était liquide. Je battais des bras, mais le poids de la couverture me maintenait la tête sous l’eau. Puis mon corps s’engourdit, et chaque mouvement me demanda un effort de tous les diables. Le sel brûlait mes yeux, et mon corps se raidissait. Je ne pus plus bouger ni les bras ni les jambes.

Soudain, on arracha la couverture au-dessus de moi, et ma tête remonta à la surface. Je toussais et crachais quand un bras velu m’empoigna par la taille et m’extirpa de l’eau.

Les cheveux plaqués sur le visage, je peinai à reprendre mon souffle. Je retrouvai peu à peu l’usage de mes membres et sentis alors une chaleur irradier dans mon dos. Il attendit que je respire normalement pour me coller contre lui et murmurer au creux de mon oreille un seul mot, qui sonna autant comme une menace que comme un conseil.

« Cours. »

Je déglutis. Quatre me reposa lentement au-dessus du tapis de nénuphars. Du bout du pied, je sentis que sa densité se fluidifiait sous la pression. Lorsque son bras quitta ma taille, je détalai aussi vite que je le pus. Plus je courrais, plus le chemin se comprimait sous mes pieds. La vitesse était la clé. J’accélérai et traversai d’un seul élan.

Sur l’autre rive, le chameau en tas d’os se roulait dans la terre tandis que Paimon lui grattait les côtes en riant. Elle se leva à mon arrivée.

« Bah, t’étais où ? » me demanda-t-elle.

Enfin sur un sol stable, je me retournai, à bout de souffle. Je me frottai les yeux, essayant d’enlever la couche de sel qui s’y était déposé et scrutai les environs. Quatre avait disparu.

« Et pourquoi t’es nue ? »

Je collai immédiatement mes bras sur ma poitrine. Quatre m’avait enlevé la couverture de Sërb, et mon pagne blanchi par le sel avait perdu quelques lambeaux supplémentaires. Génial.

J’attrapai deux lourdes mèches de cheveux, cassai leur croûte blanchâtre, et les tordis dans tous les sens jusqu’à ce qu’ils retrouvent un semblant de souplesse pour les poser sur mon torse et cacher mes seins. Je me sentais absolument et parfaitement minable, et ma patience était arrivée au bout de ce que j’étais capable d’endurer. Ce niveau me sortait par les yeux.

« Tu n’avais pas parlé de shopping ? grinçai-je.

— OUI ! s’enthousiasma-t-elle. SUIS-MOI ! »

Nous pénétrâmes dans la ville. Paimon me traîna à travers un dédale de rues. Les échoppes et commerces affichaient des pancartes de néons lumineux à vous exploser la rétine. On se serait cru à Séoul, comme je l’avais vu dans les séries coréennes.

Aucun passant ne ressemblait à un être humain. Bipèdes, tripèdes, cornus ou ailés, recouverts de fourrure ou de plaques rougeâtres, de la peau bleue ou sanguinolente, des yeux noirs ou des orbites vides, il y avait ici assez d’espèces monstrueuses pour me donner des cauchemars jusqu’à la fin de mes jours.

Ne voulant pas attirer leur attention, je marchai en regardant le sol, une main sur le flan de Yuki pour me guider. Enfin le chameau s’arrêta et j’entendis Paimon courir en criant de joie.

Je levai les yeux, dissimulée derrière mon rideau de cheveux.

Son corps minuscule filait en direction des bras d’un colosse gris qui ressemblait de loin à Azazel. Vêtu d’un simple tablier de boucher trop petit pour son impressionnante carrure, il arborait un sourire qui traversait son visage carré d’un bout à l’autre.

Contrairement à Aza, lui n’avait pas de cornes, mais pas d’oreilles non plus. Une crête de longs cheveux noirs tressée vola quand Paimon se jeta dans ses bras. Des bras qui faisaient au moins trois fois sa taille.

Il la lança en l’air comme si elle était sa fille, puis la posa sur son épaule, lui donna une bourse qu’elle ouvrit avec avidité et vint me saluer. Son corps couturé de cicatrices était un patchwork de bouts de peau agrafés entre eux.

« C’est elle ! C’est elle ! C’est la nouvelle ! dit Paimon, la bouche pleine. 

— Bon… Bonjour, bégayai-je alors que l’ombre de cet impressionnant tas de muscles aux pieds d’éléphants me cachait de la lumière des néons. 

— Bonjour et bienvenue dans les bas-fonds, jeune gardienne, dit-il d’une voix grave et affectueuse de grand-père bourru. Je suis Asmodeus. »

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